Chapitre 9

Devant la classe, je vis Mam’selle Zoé inconfortable pour la première fois. Elle avait un regard nerveux et à plusieurs reprises, elle regarda les quatre coins de la classe en alternance, semblant échanger des regards. Lorsqu’elle posait les yeux sur moi, elle ne me regardait pas vraiment. Ses yeux regardaient quelque chose au-dessus de moi, et, à cette hauteur, je savais que ce n’était pas les autres étudiants. De plus, je ressentais chaque personne dans cette pièce chargée de mauvaises vibrations dont j’étais l’aimant opposé qui réagissait à cette ambiance. Je ressentais de la gêne et de l’inconfort ; ce fût le cours le plus désagréable auquel j’assistai.

À la fin du cours, je me rendis à son bureau avec l’intention de la confronter. Elle n’y était pas mais en sondant la porte, celle-ci m’invita à entrer. Je me suis assis et quelques minutes plus tard, elle arriva. Le choc lorsqu’elle me vit assis dans le local. Elle entra et en se tournant pour déposer ses trucs, je cru l’entendre se dire qu’elle pensait avoir bien verrouillé la porte. Elle me gronda sévèrement en me disant que je n’avais pas le droit d’être dans son bureau sans elle. En me retournant pour poser mon sac, je commençai à lui parler :

  • Je m’excuse, je n’entrerai plus dans votre bureau si vous n’y êtes pas. Je sais que je vous dérange et que si chaque étudiant avait cette habitude, vous seriez surchargée.
  • [(En effet, vous êtes déjà un poids)]

Je restai sous le choc un bref instant. Comment avait-elle osée dire une telle chose à haute voix. En me retournant, je m’adressai de nouveau à elle :

  • Bon, je suis peut-être un poids, mais il n’empêche que j’aimerais avoir réponse à mes questions.

Je lu dans son visage la stupéfaction que j’aie utilisé ses propres mots. Avais-je entendu ce qu’elle avait pensé? Peu importe, je lui demandai aussitôt si elle avait trouvé son cours difficile, ce qui la fit devenir rouge de colère. Elle se dirigea vers la porte en étant hors d’elle et me menaça de faire une plainte pour harcèlement si je ne quittais pas immédiatement l’endroit. Sur ce, elle sortit. Je quittai l’église en sifflotant cette chanson que j’avais fredonné lors de la manifestation avec Viviane, plus pour lui rappeler cet air et le moment associé que pour me contenir ou m’apaiser. J’avais cru qu’elle aurait compris ce dont je voulais l’entretenir, et la confronter à ce sujet m’apparaissait comme la seule issue mais finalement, l’idée qu’elle n’en avait peut-être pas conscience elle-même me traversa l’esprit.

J’avais maintenant du mal à supporter d’aller en cours mais, sans rien laisser paraître, je faisais ce pourquoi j’étais venu. J’avais pris du retard dans tous mes travaux de sessions et je savais que j’allais échouer tous les cours où je n’étais pas en équipe. Qu’à cela ne tienne, je n’étais pas ici pour la note, mais pour trouver réponse à ma question de fondement. Et bordel, le cours de Mam’selle Zoé m’avait posé une colle en lien avec ce fondement qu’il m’était impensable d’éviter. Je refusais obstinément de faire un travail bâclé qui ne répondrait pas fondamentalement à cette question posée.

La fin de session arriva trop vite et un soir, alors que je prenais l’autobus, je me rendis compte que beaucoup trop de gens lisait dans ce bus. Lors du transfert, la même chose. Je sentais la pression de l’échec sur moi. Bien qu’habitué aux nombreux échecs dus à mon laxisme, cette fois, c’était du sérieux. Mes livres étant arrivés à échéance, je me rendis à la bibliothèque pour les renouveler. Alors que la dame faisait la transaction, elle me dit qu’il y avait deux livres que je ne pouvais pas renouveler. Par chance, je ne les avais pas avec moi.

Je repartis chez moi en me demandant si dans ces deux livres ne se trouverait pas la solution à mon travail de session. Je les ouvris rapidement et la solution apparût effectivement à mes yeux. Sur ces deux livres, je fis presque entièrement mon travail, mais de plus, je pus répondre à la colle que ce cours représentait pour moi. Ce que je ne savais pas, c’est que cette réponse n’allait pas se résorber aussi facilement. Je ne venais que de découvrir la pointe de l’iceberg.

La semaine suivante avait lieu l’examen final et je savais que c’était la dernière fois que j’allais avoir accès à la personne de Mam’selle Zoé. Après mûres réflexion, je décidai de lui offrir ce que j’avais de plus précieux. Je portais un anneau que j’avais acheté en paire pour l’une des femmes dont j’avais été amoureux. Je ne l’enlevais que si j’y étais forcé. Chaque fois que je doutais de moi, j’avais l’habitude de titiller  l’anneau avec mon pouce. Chaque fois que je regardais cet anneau, j’y voyais l’amour que cette femme avait fait naître en moi. Amour de la vérité, amour de la droiture, amour de l’honneur, amour de l’intégrité en soi-même.

En fait, cette femme fût la première à avoir fait émerger une certaine simplicité en moi, un certain authentisme de loyauté entre mes actions et mes pensées, la mise en lumière progressive du mensonge de ma pensée dans ma propre intimité. Ces choses que cette femme voyait, qu’elle seule avait su susciter, ces choses qu’elle avait fait naître en moi, ne m’ont jamais quitté. J’avais été amoureux d’elle, mais je crois aujourd’hui que cet amour était aussi nourrit par un sentiment d’estime et d’appréciation que j’éprouvais pour l’homme que j’étais grâce à elle, à ses côté, en sa présence. Était-ce du narcissisme? Le fait est que la transformation qu’elle parvint à opérer fut durable et plus profonde que je veux bien l’admettre.

Cet anneau, symbole phare de ma marche, je le contemplai longuement de l’intérieur, puis, sachant l’effet que Mam’selle Zoé avait eu sur moi, ce désir de me dépasser qu’elle avait allumé malgré elle grâce à sa passion intellectuelle, ce désir d’exprimer les idées avec intégrité, et surtout, d’avoir le courage de les soutenir, peu importe le temps qu’il me prendrait pour me les formuler, cette transformation, je le savais, me marquait déjà. J’osai me départir de cette précieuse béquille qui me rappelait trop souvent l’homme que je pouvais être. Je pris un papier à lettre, rédigeai un petit poème et y glissai cet anneau, témoin et fidèle compagnon qui m’avait soutenu jusqu’à ce moment. À l’ouverture de la lettre, les deux premières lignes seraient :

« Or jaune Or blanc

Soleil et Lune entrelacement…»

Pendant l’examen, je me sentais scruté, mais en paix avec moi-même et mes choix. J’avais été à la limite que ma liberté me l’avait permise, et même si j’étais tombé, je ne m’avouais pas vaincu. L’échine de l’âme courbée, je répondais au questionnaire en me laissant parfois imaginer le moment où je lui remettrais ma feuille et lui ferais mon dernier sourire. Puis, je levai les yeux. Elle était devant la classe et me fixais, ses yeux brillaient d’une étrange blancheur, comme hypnotisés. Elle ne me regardait pas dans les yeux, non, elle fixait ardemment l’ouverture de ma chemise. Elle fixait mon cœur et était visiblement intriguée, comme si elle essayait de le lire, de le décortiquer, comme si elle était devant une énigme qu’elle se devait de saisir.

Je replongeai dans l’examen et un peu plus tard, semblant deviné où elle était, je levai les yeux vers la gauche de la classe. Elle était adossée au mur et me regardait, mais cette fois, elle n’était pas souriante. Peut-être ne pouvait-elle lire ce cœur? À la fin de l’examen, je lui remis ma copie en main propre et lui dit des mots qu’elle ne sembla pas entendre. Mais le sourire dont elle me gratifia n’exprima aucune colère, aucune rancune, il n’était pas complice non plus. Il semblait à la fois amusé et le regard semblait flatté, tel celui d’une femme à qui l’on fit la cour et dont l’histoire ne dira jamais ses intentions.

Par contre, j’ai particulièrement apprécié celui de la demoiselle qui se tenait en retrait d’elle. Elle devait l’assister dans sa correction et, à voir ce sourire, elle avait probablement été informée de ce petit hurluberlu nourrissant des sentiments qui, à ce sourire, avaient partiellement touché quelque chose. Du moins, c’était une histoire qui lui sembla intéressante et qui ne s’oublierait pas.

Avant de quitter l’église, j’allai porter mon travail final qui contenait mon anneau et son poème. Lors de la remise au responsable des documents, il la tint un instant, jaugeant sont poids, et me dit étrangement :

  • C’est lourd de conséquences ça.

J’allai m’installer dans mon endroit favori pour repenser à mon examen et à tout ce qui s’était passé, me disant que, probablement, je ne reverrais jamais cet anneau, pas plus que la belle qui oserait sûrement le passer à son doigt pour voir comment il lui sied. Je pris un long moment avant de me diriger vers le bus. À mi-chemin du trajet, étant inconfortable par un trop plein de mauvaise vibration dans l’autobus, je vis le même bus derrière. L’arrêt suivant, je changeais de transport. La conductrice me fit un sourire complice et amusé, mais je commençais à être habituer à rencontrer ce genre de regard. Je me suis assis vers l’arrière, là où les bancs se font face, et une demoiselle vînt s’asseoir devant moi. Je ne la regardai que brièvement la première fois. Elle me fixait directement dans les yeux. Ces yeux étaient émus, ils étaient larmoyant, étrangement soulagés, incrédules. Les yeux baissés, je pouvais voir qu’elle se tenait la main, non, elle caressait une bague à son doigt. Je croisai de nouveau son regard, il ne m’avait pas quitté. Je n’étais pas embarrassé, mais l’anneau qu’elle semblait chérir attirait mon attention. C’était un autre modèle, mais il s’agissait bien d’un inséparable aux mêmes couleurs. Je compris donc à cet instant que Zoé avait été témoin de l’ouverture de mon poème et qu’elle était là, devant moi, et tentait de me signifier ce que représentait ce geste à ses yeux.

Je ne pouvais savoir comment Mam’selle Zoé avait réagi, mais visiblement, pour Zoé, cela signifiait énormément. J’avais tout misé, un « all in » comme disent les joueurs de cartes. Et en effet, ce n’était pas une demande, c’était un gage que j’avais fait. Il m’en avait coûté beaucoup de faire ce geste et il semblait qu’elle savait que même si j’étais aveugle face à elle, mon cœur n’avait pas été dupe et demeurait véritable.

Le soir même, Mathieu décidait que c’était l’heure de la confrontation. Il me disait que je me prenais pour un autre, qu’il ne pouvait plus le tolérer, qu’en fait, je n’étais qu’un minable et que je devais quitter l’appartement. Son intimidation était totale et la porte qu’il me sommait de prendre me sembla la solution pour laquelle j’aurais dû opter dès mon arrivée dans cette ville. Je me tenais devant cette pièce d’homme, lui faisant face, je grésillais de plus en plus intensément, soutenant son regard, les membres commençant à trembler. Il me semblait qu’il pâlissait à vue d’œil, non pas de peur, mais de force. Nous sommes restés en confrontation quelques secondes puis il recula d’un pas, juste assez pour que je lui ferme la porte de ma chambre au nez et je déménageai dans les jours qui suivirent.

Lors de mon déménagement, Anne me donna un coup de main pour emplir le camion. Elle semblait triste. À un moment, entre deux boîtes, je la vis s’asseoir devant son ordinateur pour clavarder et elle me revînt transformée. Ses yeux pétillaient d’une blancheur que je reconnu immédiatement. C’était les yeux de Zoé. Elle était donc aussi Zoé !?! En y repensant, cela faisait sens. Elle était apparue dans ma vie tout de suite après être entré en résonance pour la première fois avec Mam’selle Zoé.

Par ce stratagème, elle était parvenue à s’approcher de moi sans que je ne la soupçonne et avait tenté de cerner ma nature et mon caractère. Son bonheur irraisonné suite à mon escapade avec Viviane, son recul suite à ma colère à la banque et l’affrontement avec Mam’selle Zoé. C’était toujours elle !! Elle m’avait remarqué, s’était approchée, avait provoqué un temps de séduction, s’était fait prendre par ses sentiments, avait eu peur, s’était rétractée, mais elle était là, devant moi, et par Anne, elle me souriait de nouveau. Lorsque je fermai la porte du camion et fût prêt à partir, je me dirigeai vers Anne, posai mes mains sur ses épaules, la regardai droit dans les yeux pour être certain qu’elle sache que je la voyais et lui dis :

  • Je t’aime réellement malgré tout.

Ses yeux tressaillirent et je partis. De gros flocons commencèrent à tomber sur la ville, ce qui donna une note d’émerveillement à mon départ. J’étais soulagé.