Chapitre 7

Lorsque je me rendis sur le campus le lundi suivant, je dus me rendre dans le pavillon qui abritait la Direction. À peine avais-je passé la porte que je ressentis une vive douleur dans le dos. C’était comme si j’avais des ailes et que le lien qui les relient au dos était soudainement immergé dans l’eau bouillante. La sensation de brûlure et de picotements intenses étaient tellement vive qu’en moins de dix secondes j’étais déjà dehors à tourner en rond dans mon tourment. Que venait-il de se passer!? Étant obligé de faire une transaction dans cet établissement, je me résignai à y retourner.

Aussitôt pénétré, mon dos fût à vif. Je n’avais aucune explication pour ce phénomène. Pourquoi ici et pas ailleurs, dans l’autobus ou chez moi? Tout le temps que je fus dans ce pavillon, j’eus l’impression d’avoir la chaire du dos à  l’air libre. Lorsque j’arrivai devant la secrétaire, j’eus droit à un regard que je n’avais jamais eus. Je me sentis comme une aberration. Dans les premiers instants je lus de l’effroi, puis à la fois de la curiosité et de l’incrédulité. Pendant que je patientais sur une chaise, je  surpris de petits regards furtifs et nerveux. Ma présence semblait causer un malaise.

Une fois sorti de cet inconfortable pavillon, je me rendis à la bibliothèque où je passai le reste de la journée. Mais je n’arrivais pas à me concentrer. Je pensais aux brûlures qui étaient encore sensibles et au rêve que j’avais fait à l’halloween. Puis irrémédiablement, je revoyais les regards nus que j’avais croisés durant cette soirée et bien sûr l’aberration que Maude avait représentée. Tout un monde de superstitions et de fantastique voulait s’immiscer en moi, malmenant ma raison tout en portant des éléments sous-jacents à mes croyances en pleine lumière. C’était impossible, impossible…mais pourtant, j’avais le dos en feu.

Pendant les jours qui suivirent, je remarquai qu’en certains endroits seulement les cartilages brûlaient. Certain pavillon n’avait aucune influence. Je me posai donc la question sur ce qu’abritaient les pavillons que je visitais. Je ressentais les brûlures comme une hostilité à mon égard. Certaines facultés me recevaient alors que j’étais indésirable pour d’autres.

Lorsqu’arriva le cours de mam’selle Zoé, tout était à sa place. Je me sentais bien et elle brillait devant la classe par son éloquence mais aussi parce qu’elle semblait transpirer la joie. Nous avions un contact visuel intense et je ne pouvais détacher mes yeux des siens. Non seulement je buvais ses mots, mais lorsqu’elle ne me regardait pas, j’observais sa gestuelle. Je me fis prendre une fois à mon jeu alors que je regardais ses chaussures et prenais mon temps pour remonter jusqu’à des yeux qui me fixaient presque amusés, mais en plein contrôle de son discours.

Il me restait par contre à élucider le mystère Maude-Zoé. Comment pouvait-elle être ces deux personnes à la fois. Qu’était-elle pour avoir la liberté de plusieurs incarnations? Et comment savoir si ces filles à qui je semblais tout à coup faire de l’effet n’étaient-elles pas Zoé lorsque celle-ci était absente?

Les jours passèrent et plus je passais du temps avec Anne, plus j’appréciais sa compagnie. Nous parlions de tout et de rien et je m’étonnais parfois de sa maturité, de ses dires si réfléchis. Nous devinrent bons complices jusqu’à même parler de notre relation avec Mathieu. Je lui disais combien je trouvais son humour lourdaud. Je respectais l’homme pour ses capacités évidentes, mais j’avais déjà assez de problème avec mon propre ego sans avoir à accoucher de celui d’un autre. Elle me répondait qu’il était encore jeune et qu’il lui fallait encore apprendre.

  • Certains ont une vieille âme tu sais.

Le temps passant, je prenais plaisir à visiter les facultés du campus pour connaître les lieux hostiles et tenter de cerner ce que cachaient ces endroits. La réponse me vînt hors du campus, lorsque je visitai le même centre d’achat que lors de la journée de mon inscription. La réaction fût presque violente. J’ai véritablement sentis une brûlante morsure au cartilage gauche. C’était flagrant, il y avait une présence à cet endroit qui n’aimait pas ce que j’étais. Mais qu’étais-je donc?

Avec mon passé, je n’étais certainement pas un ange. Mais, ce que je m’avouais difficilement,  mes ailes? Et puis, comment appelait-on un humain à qui des ailes poussent? Pouvait-on parler d’angélomorphie? Pendant ma période des religions, j’avais lu sur l’élévation de l’humain. Il y était mention de chakra et d’énergie et tout ceci me faisait sens, même si je ne comprenais pas comment cela fonctionnait…mais des ailes? Les anges ne marchent pas, non?

C’est en déambulant dans un pavillon  que je découvris le couloir des activités étudiantes. Ressentant de bonnes vibrations, je m’informai sur les possibilités d’implication et je découvris qu’il y avait un siège de libre pour être représentant au conseil d’administration de l’association étudiante.

Comme je ne subissais maintenant aucune morsure dans les endroits que je fréquentais quotidiennement, j’oubliai tous ces regards nus et tout fut voilé de nouveau pendant un temps. J’avais plaisir à fréquenter le conseil étudiant, mes cours étaient passionnants, les femmes étaient belles et hormis Mathieu qui me cherchait problèmes de temps à autre, cette nouvelle vie me comblait. J’étais moi-même et finalement, je n’avais pas eu à faire le deuil de mon ancienne vie. Ma mort n’avait-elle été qu’une vaine mise en scène que je m’étais fait pour me jouer hors de mes origines?

En fréquentant les activités étudiantes, je rencontrai Laura, une étrange fille au caractère noir et caustique. C’est par elle que je fus informé d’une manifestation pour l’environnement dans les rues de la métropole. Elle ne pouvait y être, mais m’assura, en insistant, que je pourrais rencontrer des gens intéressant pendant le voyage. Cette remarque me mit la puce à l’oreille. Y verrais-je Zoé? Cette seule possibilité m’émerveillait.

Le jour de la manifestation arriva et je fus confronté à un détail auquel je n’avais pas songé. Comment la trouverais-je parmi toutes? J’attendais en ligne pour prendre ces fameux bus scolaires et pendant que je pensais à ce problème, une petite brunette aux cheveux courts quitta la file pour prendre un autre autobus. Ces jambes et ces hanches…je pris le pari de miser sur elle et de changer aussi d’autobus. Lorsque nous prirent siège, elle était seule et je demandai à m’asseoir avec elle. Elle avait une large bouche charnue qui me souriait gaiement.

En pensant devoir faire le trajet en solitaire, je m’étais apporté de la lecture sur la manifestation et l’historique du mouvement qui avait organisé la marche. Les documents plurent à Viviane qui les lu à une vitesse vertigineuse. Des jeux furent organisés dans l’autobus et certains jouèrent de la musique. J’étais content mais perplexe à la fois. La voir rire et s’amuser me permettait pourtant de me défaire de l’image de Zoé la professeure.

Après seulement quelques heures, nous étions dans la métropole. Étant d’origine française et nouvelle à l’université, elle se délectait déjà de toute les vues nouvelles que lui offrait cette ville. Elle regardait partout avidement, elle était pleine de vie. Nous avons emboîté le pas vers le point de départ de la marche. Elle était accrochée à mon bras et chantait avec le groupe. Il faisait froid mais le soleil était étincelant.

Pendant l’itinéraire, elle ne pouvait rester en place, elle allait un peu en avant, discutait avec l’une et l’autre, retournait en arrière, me faisait un sourire, puis me revenait avant de repartir. À un instant, alors qu’elle était avec moi à scander les slogans, un homme leva une affiche. Viviane tourna la tête vers elle tout de suite. Pourtant, rien n’était inscrit sur cette affiche. Puis, il la retourna et la fît tourner en alternance. Un côté était noir, l’autre blanc. Après quelques manœuvres, Viviane, qui ne pouvait détacher son regard de l’affiche, décida de l’aborder. Après quelques minutes, elle semblait déjà sous le charme et m’abandonna. Mon premier réflexe fut la jalousie. J’étais bien en sa présence. Après une ou deux dizaine de minutes à naviguer sur des sentiments perturbant, je me rappelai où j’étais, comment j’y étais arrivé et la patience qu’il m’avait fallu faire preuve avant de vivre ma nouvelle vie. Et c’était précisément pour un moment comme celui-ci que j’avais troqué mon avenir.

Je me mis à fredonner doucement en tendant mon visage au soleil, tout sourire, et je fus submergé par une vague de bien-être. J’étais heureux du moment et le savourais pleinement. J’en oubliai presque la foule qui m’entourait. Je risquai un regard vers Viviane et elle se tourna vivement vers moi, comme si on lui avait tapé sur l’épaule. Je refermai les yeux et fredonnai de plus belle, mais cette fois, les yeux mi-clos.

L’effet fut instantané. C’était comme si elle avait senti un parfum auquel elle n’avait pas pu résister. Elle revînt vers moi à l’instant, sans s’excuser, comme si rien ne c’était passé et m’entraîna jusqu’aux premières lignes de la marche. Elle voulait tout voir.

La marche se termina dans un bain de foule devant une scène où se présentaient des artistes et où des discours se prononçaient. Pendant un discours, je fus saisit d’un tremblement et envahis par un froid intense, un peu comme un état d’hypothermie. Viviane capta mon état et me proposa d’aller voir une exposition à l’intérieur.

Les kiosques sur l’environnement étaient tous passionnants, mais je n’avais d’yeux que pour elle. Sa légèreté, son insouciance, sa candeur, son innocence, sa vivacité, j’y prenais vraiment plaisir. Vînt le temps de retourner dans la vieille capitale. Nous nous installèrent dans le bus lorsque l’idée de rentrer plus tard me traversa l’esprit.

  • Ça te dirait de visiter encore un peu?
  • Mais on ne peut pas!
  • On pourrait prendre un autobus ce soir. Je payerai le voyage.
  • Mais j’ai cours demain.
  • Ah, je vois bien…c’est le dilemme de l’ange et du démon.

Je passai un bras autour de ses épaules et utilisai mes mains pour mimer l’ange et le démon…

  • N’oublie pas que tu as cours demain.
  • Mais ce serait fun de rester encore.
  • Mais tu ne le connais pas vraiment. Tu resterais avec un inconnu?
  • Mais avoue qu’il te plait, et puis il va payer le retour.
  • Que diront les autres?
  • Personne ne te connaît ici…et puis ne nie pas que tu aies du plaisir en sa compagnie !!

Elle me regarda et me dit :

  • C’est l’argument mortel ça!

Je la regardai moqueur un instant, elle se leva et me dit :

  • D’accord!!

Le bus s’en allait et je la regardais le regarder s’éloigner. Nous avions la fin de la journée devant nous. La première chose fût d’aller vérifier les départs d’autobus à la gare centrale. Pour dire vrai, je savais que j’avais assez d’argent pour payer un retour, mais peut-être pas deux. Je ne lui en dis mots. Advenant cette situation, j’aurais prétexté devoir rester un jour de plus et j’aurais fait de l’auto-stop.

Où allions-nous, que voulait-elle voir, que pouvais-je lui montrer? Je décidai de l’emmener dans le quartier chinois. Comme je ne suis pas natif de la métropole, je n’avais jamais mis les pieds dans ce quartier, alors j’étais tout aussi enjoué qu’elle. Nous nous sommes arrêtés dans une pâtisserie où nous avons acheté des trucs étranges mais succulents. Nous discutions de nos goût, nous avions envie de tout essayer, nous étions complices. Je la connaissais déjà depuis plus longtemps que ma mémoire ne voulait me le dire. Tout était si naturel en sa présence. Aucune gêne, aucun complexe, qu’une folle envie de vivre l’instant intensément.

Je lui laissai le choix du restaurant. Nous nous sommes promené jusqu’à la nuit et elle remarqua un restaurant indien. Nous sommes entrés. Il y avait un buffet. Après nous être servit, avoir mangé des trucs et tester mon palais, elle eut une prise de conscience étrange :

  • Tiens, je n’avais pas remarqué que je faisais dos à une vitre.

Nous nous sommes ensuite rendus à la gare. Il faisait froid et elle se pressait contre moi. J’étais anormalement heureux. En y repensant, chaque fois qu’elle me touchait, j’étais envahi par une émotion de joie et une envie presque irrésistible de rire. Elle ne me regardait pas et c’était une chance car je n’arrivais pas à enlever ce sourire de mon visage. La discussion devenait intime. Elle se renseignait sur mes premiers amours, quel âge j’avais lors de ma première fois, sans toutefois parler de ses propres expériences.

Il nous restait un peu de temps à perdre lorsque je remarquai un bar que je connaissais. Je lui demandai si elle était partante pour un verre, ce qu’elle ne refusa pas, tout en m’avisant que l’alcool n’était pas une habitude et que cela lui faisait rapidement effet.

Nous sommes donc entrés et avons trouvés une table où l’on nous servi. Sa posture attira mon attention. Elle était assise comme si elle se retenait, ou plutôt comme si elle se contenait. Elle écoutait la musique et toute cette expérience me semblait nouvelle pour elle et elle paraissait sublimer cet instant. Sa candeur m’apparaissait d’une telle innocence.

  • C’est quoi cette musique?
  • Je ne sais pas.
  • Tu pourrais aller demander?
  • Pourquoi tu n’y va pas?
  • Je ne peux pas.

Surpris d’une telle réponse, je m’exécutai. J’eus l’impression qu’elle était sensible à l’influence de l’environnement. Une impression qu’elle ne contrôlait pas complètement ses pulsions, qu’elle pouvait être charmée, et qu’elle agissait sous l’action du charme, de façon consciente, mais non  maîtrisé. Elle me faisait penser à moi face à mes études.

Lorsque nous sommes arrivés à la gare, j’étais exténué, mais tellement heureux de cette soirée. Je savais maintenant qu’elle avait de réels sentiments pour moi et une vive curiosité sur mon parcours. Je crois qu’elle m’a demandé au moins trois fois la raison pour laquelle j’avais choisi d’emménager dans cette ville et pourquoi j’avais choisi cette université plutôt qu’une autre. Question à laquelle je n’avais pas de réponse précise, sinon qu’un goût pour la nouveauté doublé d’une intuition diffuse.

Le retour dans l’autobus fût quelque peu étrange. Tout d’abord, je m’endormis sur ses genoux. Je fus alors réveillé par un  intense malaise. Il y avait une présence dans l’autobus qui semblait être tout près de nos sièges. J’entendis Viviane prononcer doucement mais fermement un seul mot : « non ».

Je sentis la présence s’éloigner. Je me levai et la suivit, guidé tel un aimant. Je m’arrêtai devant le siège d’un homme de mon âge. En continuant de marcher jusqu’en avant du bus, puis en revenant, je sentais clairement que la présence que j’avais ressentie était à l’endroit où était assis cet homme. Je retournai m’asseoir, tiraillé par des sentiments hostiles, une incompréhension et de la peur.

Nous sommes arrivés dans la nuit. Elle me quitta avec un baiser sur la joue, un sourire et l’affirmation de sa joie face à notre aventure. Je la regardai disparaître dans le noir. En me retournant, pendant que je croisais le regard d’une autre demoiselle, une pensée me traversa l’esprit.

  • [(holà bella)]

Elle me sourit, ce qui me laissa perplexe sur le chemin de la maison. Si j’avais passé la journée avec Viviane mais que je croyais qu’elle était Zoé, la fille du terminus pouvait-elle aussi être Zoé ? Presque au même moment? Mystère qui se perdait dans les images de ma journée.