Chapitre 6

Le matin même de la réponse de mam’selle Zoé, Mathilde vînt me voir pour me confier qu’elle ne se sentait plus à l’aise de vivre avec Mathieu et qu’elle envisageait sérieusement de quitter l’appartement. Elle le trouvait manipulateur et pensait qu’il s’amusait à ses dépens. Elle m’avoua qu’elle le trouvait hypocrite et qu’il lui riait en pleine face tout en ayant l’arrogance de croire en sa subtilité. Elle ne pouvait tolérer ce genre de personne dans sa vie. Jusqu’alors, Mathieu n’avait pas été distant ni trop près de moi pour que je puisse valider de telles accusations. Son immaturité m’irritait mais je n’avais pas l’impression d’un visage à deux faces. J’osai croire que Mathilde avait peut-être des idées plus arrêtées que les miennes.

La semaine suivante, Mathilde m’annonçait qu’elle ne pouvait plus le supporter et qu’elle avait trouvé un logement plus près de l’école. Il nous fallut donc trouver preneur pour la chambre. L’un comme l’autre, nous espérions une fille pour tempérer l’atmosphère de l’appartement. C’est alors que dans la même semaine, Anne se présenta à notre porte.

C’était une femme un peu plus âgée que moi qui faisait de la recherche dans le cadre d’études supérieures en sciences. Très sympathique, elle demanda à voir la chambre et s’en jugea satisfaite après avoir entendus les termes et conditions. Elle accepta l’offre  sans nous laisser le choix. Elle eut une façon de s’imposer en humour qui nous plut à l’un comme à l’autre. Il est vrai que nous ne voulions pas payer un surplus de loyer alors nous étions très satisfait.

S’installa alors une toute nouvelle dynamique beaucoup plus joviale, voire presque festive. Anne était dans la vielle capitale depuis plusieurs années sans en être native et son réseau social était large et vivace.

Mais aussi, et surtout, à partir de cette période, les choses commencèrent à évoluer de façons différentes. L’information que je percevais normalement par mes sens avait une valeur ajoutée. Je percevais nettement de l’énergie émanant des lieux, de certains objets, de certaines personnes et je ne savais pas comment la gérer et l’interpréter. Je me mis à interpréter les situations en fonction de ce que je ressentais. Une personne qui m’était sympathique mais qui dégageais maintenant une mauvaise énergie provoquait de la méfiance. Au contraire, un inconnu d’où émanait de bonne vibration m’amenait à être en bonne dispositions envers lui.

Comme mes repères changeaient, que mes références devenaient biaisées, ce que j’étudiais m’apparaissait sous un nouveau jour au travers d’un double langage. Et si ce qui était enseigné avait une autre portée? Le théâtre qui se jouait devant moi n’était-il que mascarade? L’échiquier s’éclairait d’une toute nouvelle lumière. Alors que je croyais avoir une bonne stratégie, la dynamique même du jeu s’effondrait.

Mes récentes expériences m’avaient enseigné que la réalité ne serait que mouvement et n’aurait de constance qu’en rapport à l’observation. Mes méditations n’avaient alors pour seul objet que la réalité, y intégrant l’individu, mais m’y suppléant en tant que partie constituante du nous. Avec mes nouvelles antennes à énergie, la relation sujet/objet prenait une nouvelle dimension. L’objet, cet adversaire jadis calme et relativement prévoyant, devenait animé d’une autre nature. Le quotidien n’étaient plus ce qu’ils semblaient être. Plus je  découvrais mon nouveau don, moins je me comprenais moi-même, et de ce fait, par ma mutation, il me semblait que cet autre que je me disputais avec l’adversaire  avait aussi muté.

En classe, mam’selle Zoé paraissait en contrôle, mais je sentais, était-ce mes courriels, que la relation avait changée. Je me gardais évidemment d’intervenir ou de me mettre de l’avant, mais il faut admettre que mes yeux devaient parler d’eux-mêmes. Je commençai à remarquer aussi que mes compatriotes, surtout les filles, s’intéressaient tout à coup à moi. De subtil regards et quelques sourires devenaient maintenant insistants et apparaissaient naître subitement, sans aucune raisons. Je n’avais rien changé, hormis une coupe de cheveux ratée. Il se tramait quelque chose qui commençait à me rendre inconfortable.

Cette constatation coïncidait avec la fête de l’halloween et Anne avait organisée une soirée à notre adresse. Un peu avant la soirée, je décidai de faire une petite sieste. Je n’ai pas dormi très longtemps car je fus réveillé une trentaine de minutes plus tard par un rêve étrange. J’étais étendu sur le ventre pendant que des mains féminines me massaient. Puis s’attardant près des omoplates, je les sentis faire pression sur deux points bien précis.

Comme si deux bulbes avaient éclos pour laisser apparaître deux ailes, je sursautai hors de mon sommeil ressentant une douleur très vive là où elles avaient appuyé. Je restai perplexe quelques instant dans mon lit, le dos en feu et un peu de mauvaise humeur. Je ne constatai pas à cet instant que la barrière entre le rêve et la réalité avait été transgressée. Puis, je pensai à cette soirée qui s’annonçait et me levai pour me préparer à recevoir ces inconnus.

Dans la cuisine était Anne et deux de ses jolies amies. Elles riaient fort, ce qui attisa ma curiosité. Elles étaient en train de pourfendre une poupée vaudou d’aiguilles. Elles se défendirent de l’étrangeté en évoquant le fait que c’était un rituel propre à leur école. Je ne demandai pas la signification car bien que j’aie déjà rencontré Cécile pour laquelle je ressentais une agréable disposition, mes pensées bifurquèrent lorsque je fus devant Maude. Je crus que mon ventre venait de s’allumer. Son attitude m’inspirait qu’elle savait et peut-être même le ressentait-elle aussi.

Durant toute la soirée, je me sentais jovial et plein d’énergie. Alors que je constatais en moi-même avoir l’impression d’irradier, Cécile proposa d’aller chercher des trucs à fumer au magasin. Avec joie nous partîmes par une nuit très froide. Cécile me fît la remarque que je n’avais pas de vêtement chaud. Avec un petit gonflement de torse je lui dis que je n’avais absolument pas froid, ce à quoi elle fît cette remarque que je trouvai étrange.

  • C’est impressionnant la puissance de l’esprit.

L’image de mon étrange massage me revînt en tête mais je chassai cette pensée en me demandant ce que j’allais choisir à fumer. Elle choisit des cigarettes et je préférai le cigare. Lorsque nous sommes revenu et après avoir enlevé mes chaussures, je remarquai un homme qui venait d’arriver et qui restait dans le cadre de la porte d’entrée. Il regardait les autres rire et festoyer avec un sourire amusé. Je décidai d’aller lui souhaiter la bienvenue. Je lui serrai la main et après quelques paroles, il me remercia et passa la porte pour aller rejoindre les convives.

En me retournant, Maude me regardait avec un sourire auquel je ne pus résister. Je m’avançai vers elle et j’entamai la discussion. Pour faire court, elle me trouvait sympa et ouvert d’esprit. Puis Anne vint nous rejoindre. Ses propos étaient imbibés d’alcool et je sentais une pointe de jalousie envers Maude

  • C’est toujours comme ça avec elle!!

Je décidai de m’éloigner du malaise et rejoignis les gens installés dans ma chambre. Certains étaient assis sur mon divan, d’autres par terre et l’un d’eux grattait même ma guitare. Je ne me sentais pas offusqué mais je les trouvais étranges. Je ne savais pas ce qu’ils avaient consommés mais ils semblaient être dans une autre dimension.

Je sortis de ma chambre au moment où Maude revenait de dehors. Dans le vestibule, elle était entourée de quatre hommes et une image accompagnée d’une émotion s’immiscèrent en moi. C’était une étrange impression de chien salivant autour de  nourriture dans les mains du maître. Une forte aura semblait se dégager d’elle. Elle les dominait et ils étaient à ses pieds. C’est lorsqu’elle me regarda que je vis derrière son masque. Ces yeux, cet éclat, cette intensité, ils exprimaient sa force face aux autres mais aussi une certaine faiblesse envers moi, un désir difficile à étouffer, ces yeux m’étaient connus : c’était Zoé.

Comment était-ce possible? Comment à cet instant était-elle elle et que plus tôt, elle ne l’était pas? Pourquoi voyais-je son fond à cet instant et que plutôt il m’était voilé? Mais en même temps, voir son attitude envers les hommes qui étaient en pâmoison devant elle me dévalorisa. Elle les prenait de tellement haut. Et qu’avait-elle de si précieux pour susciter une telle convoitise?

Lorsqu’elle s’éloigna, je partis en reconnaissance vers les nouveaux venus. Tout en discutant, après un certain temps, l’un d’eux se tourna vers un autre et dit en désignant celle de Mathieu :

  • C’est ma chambre.

Pourquoi avait-il dit cela? Plus je l’écoutais parler et gesticuler, plus il me faisait penser à Mathieu. Même attitude, même arrogance, même humour, et un instant où il me regarda et que j’insistai mon regard, ses yeux s’écarquillèrent et il eut un mouvement de recul. À partir de cet instant, il savait que je l’avais reconnu. Mais ce n’était plus Mathieu mon colocataire que je reconnaissais mais plutôt ce qui l’habitait lui tant que cet autre devant moi.

Je sortis prendre l’air car cette révélation ne passait pas. En descendant les marches du balcon, je glissai et tombai dans la neige. En me relevant je constatai une coupure à un doigt qui me brûlait comme le feu. Je me rappelai les mots qu’Anne avait prononcés plus tôt au sujet des marches enneigées de ce balcon :

  • Quelqu’un va tomber ici ce soir.

Lorsque je me décidai à rentrer de nouveau, je n’avais plus la même vision. Tous les regards que je croisais voyaient que je les voyais et ne se cachaient pas pour autant. Certains avaient une petite gêne, mais je ne fuyais pas. La soirée me parût interminable et je restai presque complètement silencieux, sauf avec Anne qui était restée elle-même, toujours aussi joviale, bien que passablement éméchée.

La soirée prit fin et lorsque le vrai Mathieu revint, il s’informa de notre soirée en toute innocence, mais son regard était fuyant. Il ne pouvait plus se la jouer comme avant. Au matin, lorsque je fis le tour de l’appartement, j’eus une étrange réaction. Il me semblait que ma demeure avait été souillée. Elle était sale, empestait l’alcool et la fumée, bref, j’étais envahi par de mauvaises vibrations.

Comme Mathieu était parti travailler et qu’Anne était à l’école, j’entrepris de faire un grand ménage. Chose que je n’avais jamais faite avant, je décidai de bénir bêtement l’eau qui me servit à laver le plancher.

Lorsque Mathieu arriva et qu’il franchit la porte, il me sembla qu’il avait un petit malaise et qu’il cherchait son air. Il s’engouffra dans sa chambre et repartit aussitôt. Je ne le revis que vers la fin de la journée. Quant à Anne, lorsqu’elle rentra, elle eut un sourire étrange et me regarda avec compassion. Elle ne dit mot et s’enferma aussi dans sa chambre.