Chapitre 5

Mon déménagement se fît en un éclair. Mathieu m’avait aidé à installer mes gros morceaux et nous avions pu papoter un peu. Ce que j’ai tout de suite préféré en lui fût son esprit vif, malgré une propension à la vantardise mal dissimulée. Bien que nous n’ayons pas encore eu le loisir de discuter de ses positions philosophiques et de ses intérêts, j’aimais déjà la dynamique un peu railleuse qui s’était installée rapidement.

Mathilde n’était pas la vivacité de Mathieu. Elle était  calme et réfléchie, ce qui laissait entrevoir une maturité que Mathieu n’avait pas, malgré qu’elle ait presque le même âge. J’espérais bien des discussions de leur part.

Une fois aménagée, ma chambre me sembla être l’espoir du lieu où je porterais de nouveaux fruits et cette seule pensée me régalait presque d’une saveur que je ne pouvais pas encore identifier. Ma vie goûtait déjà différemment.

Le premier jour d’école arriva très vite. À mon grand étonnement, mon premier cours se situait dans l’église. J’étais un peu nerveux de prendre part à un cours universitaire. Je ne savais pas si j’avais les qualifications requises et j’étais anxieux de me retrouver parmi ces jeunes loups. Mon côté intellectuel m’était apparu assez tardivement et je naviguais en eaux inconnues.

J’arrivai donc en avance, m’installai au milieu de la classe, sur le bord de l’allée centrale. La jeunesse fit tranquillement son entrée et bientôt la salle fut bondée. Je m’attendais à bien des choses, mais certainement pas à rencontrer celle qui deviendrait ma seule et unique patiente.

Je ne la vis pas entrer, mais lorsque je levai les yeux sur la professeure, nos regards se croisèrent. Je la regardai sans vraiment la voir, et elle avait les yeux fixés sur moi sans vraiment me regarder. Ce fut quelques secondes d’étrangeté. J’ai ressentis pendant ce bref instant un sentiment de déjà-vu. Je ne la connaissais pas encore mais elle m’était familière. Elle était de petite taille et avait de longs cheveux brun coupés court sur le devant. Dès que nos yeux firent le point, je vis une chose dont j’avais abandonné la recherche : une lueur particulière dans le regard.

Et elle commença sa présentation ;

  • Bonjour, mon nom est Zoé Lyon, non pas comme l’animal mais comme la ville…

Je voyais qu’elle parlait, mais ce n’était pas son accent qui faisait que je ne comprenais aucuns mots. Je n’entendais que le son et ne voyais que ce que je pensais disparu…une émotion. Elle était si jeune pour animer une classe universitaire. Elle ne devait même pas avoir la trentaine. Elle était donc belle, jeune, intelligente et par-dessus tout, elle avait dû sacrifier beaucoup de chose pour être à ce poste si jeune. Son sacrifice faisait écho au mien. Je sentais qu’elle se donnait toute entière

Ce cours passa agréablement vite. Arrivé à la maison, je me mis à la tâche et fit mes devoir en pensant de temps à autre à ce petit brin de femme que je reverrais la semaine d’ensuite.

Durant les premières semaines, tout fût merveilleux, tant au plan universitaire qu’au niveau des colocataires. Je me plaisais à partager mes nouvelles expériences et nouais de nouveaux liens en toute innocence. S’instruire n’était pas seulement le fait d’acquérir un savoir, mais c’était  aussi de le pratiquer. J’apprenais de nouvelles connaissances, mais l’université n’était qu’un outil pour me permettre de continuer ma quête. Lorsque je me retrouvais seul dans ma chambre, je retournais souvent en la notion du nous, tentant d’y intégrer les nouvelles sphères que je découvrais, mais résistant à la sectorisation que chaque matière tentait d’immiscer en mon esprit.

Lorsque vînt le temps de remettre le premier travail du cours de mam’selle Zoé, l’incertitude me pris au sujet de la qualité de mon devoir. C’était, après tout, mon premier travail universitaire. Je pris donc la liberté d’aller consulter la  belle aux bois dormant. Elle me reçue avec grande amabilité. Elle prit le temps de lire mon texte, me complimenta sur mon orthographe et j’eus droit à un magnifique sourire.

Elle semblait heureuse de me voir. Tout sourire, elle se leva et ouvrit la fenêtre de son bureau en disant :

  • Vous ne trouvez pas que ça sent la craie?

Je trouvai cela étrange. Bien qu’il y eu un tableau noir dans son bureau, je me demandai si mes temps libres passé à balbutier des équations sur le miens n’avait pas laissé une odeur sur mes vêtements. Je ne sentais rien et m’assied en me reniflant subtilement afin de déterminer si j’avais une odeur particulière.

Le premier examen approchait et je m’étais particulièrement appliqué à faire un résumé par un tableau schématique de la théorie du cours. Je n’étais pas seulement là pour ses beaux yeux, car c’était effectivement pour l’intérêt du cours que j’y étais, mais je dois avouer que c’était une motivation de plus pour me présenter à son bureau. Elle semblait très intéressé par mon travail jusqu’à ce qu’elle remarque une partie qu’elle ne trouvait pas adéquatement expliquée. Je fis ma plus grosse bêtise à cet instant.

Ayant eu par le passé une grande complicité avec mes professeurs, mes employeurs ou les autres employés, mon humour basé sur une certaine complicité officieuse ne s’était jamais retourné contre moi.

Au moment où elle s’intéressa à la partie qui demandait à être révisée, je l’arrêtai en lui faisant remarquer que ce n’était pas nécessaire et que j’allais étudier cette section avec attention. En fait, j’ai agis comme si je venais de la surprendre à me révéler une partie importante de la matière à examen et la façon, le ton et mon expression paru la vexer.

J’ai sentis le malaise et j’ai fermé les livres promptement. En la remerciant et au moment où elle me remit mes feuilles, en se tournant vers moi, je fus foudroyé par une décharge d’énergie en pleine poitrine. J’aimerais dire que ce fut une émotion, mais le terme résonance est plus juste.

Surpris par la chose, je la regardai pour constater qu’elle était impassible. Étais-je le seul à l’avoir ressenti? Je sorti de son bureau les sens exacerbés, en me demandant ce qui venait de se produire. Jamais je n’avais ressenti ce phénomène. C’était beaucoup plus intense que tout ce que j’avais expérimenté dans ma courte vie.

Je pris le chemin de mon domicile avec les pensées chamboulées. Le fait d’avoir paru arriviste, même si ce n’était qu’une maladresse de ma part, m’importait moins que ce qui venait réellement de se produire. Le « pourquoi » s’entremêlait avec le  « comment » mais plus je marchais, plus le « qui » devenait important.

Arrivé à l’arrêt d’autobus, j’étais encore tout retourné lorsque, parmi la dizaine de personne qui attendait, une jolie brunette attira mon attention. Je sentais une attirance pour elle. En fait, ce n’était pas une attirance comme je l’avais déjà ressenti devant une jolie demoiselle, mais plutôt un fluide énergétique qui me reliait à elle au niveau du nombril. Parmi toutes ces personnes, même en me déplaçant, il y avait un lien invisible qui nous reliait. Je ne savais pas si elle aussi pouvait le ressentir.

Lorsqu’il me vînt à l’esprit que j’aimerais engager la conversation, une chose étonnante me surpris. Un garçon près de moi se dirigea vers une fille et l’aborda.

  • Salut, on ne s’est pas déjà rencontré?

C’est comme s’il avait répondu à mon désir en me montrant comment c’était simple et facile. Je restai dans ma timidité en curieux  et en hypocrite de la belle inconnue à l’énergie mystérieuse.

J’étais plus préoccupé par la relation entre l’énergie que je percevais dans mon ventre et la résonance  que j’avais ressentis dans la poitrine devant mam’selle Zoé que par le potentiel de rencontre devant moi.

Cette énergie en mon ventre, pareille à la rotation de la terre… Pourquoi ressentais-je maintenant de l’énergie seulement envers cette petite brunette et non pas envers les autres personnes sur le trottoir? L’autobus arriva, nous montâmes et nous perdirent  de vue. J’étais perplexe. Le surnaturel dont j’étais victime échappait à mon rationnel.

Je débarquai pour un transfert. Il faisait noir et le vent d’automne transperçait nos manteaux. Nous étions quatre à attendre le prochain bus. Il y avait une jolie fille près de moi qui me regarda et me sourit. Il me sembla qu’elle était insistante, mais après m’avoir regardé, elle regarda du coin de l’œil un jeune homme ventru qui était tout près et qui n’avait pas l’air de bonne humeur. Il semblait agité et contrarié.

Je cru comprendre qu’elle voulait bien me parler, mais que cet homme l’en empêchait. Je chassai cette pensée de mon esprit en mettant en évidence toute l’absurdité d’un tel raisonnement. Pourquoi cet homme empêcherait-il une inconnue de parler avec un autre inconnu? Aucune logique, mais une étrange sensation de continuité. Comme si la fille du premier arrêt de bus était la même que celle-ci. Ce n’était pas le même corps, mais je ressentais la même énergie. Il se passait quelque chose d’important, je le sentais, mais malgré un vif désir de l’aborder, l’image et le souvenir de mam’selle Zoé se rappelaient à moi. Ce que je vivais là, étrangement, à cet instant précis, avait pour origine l’intense résonance énergétique devant Zoé.

Qui était-elle ? Quel était le lien entre Zoé et les filles du bus? Il me fallait m’en approcher d’avantage pour élucider le mystère. Elle avait déjà conquis mes sens au premier regard, mais cette fois, elle éveillait ma curiosité et cette dernière ne renonce pas souvent.

Il est dit qu’il ne faut pas éveiller l’eau qui dort. Sur le lac de mon esprit se reflétait jadis de vert paysages au travers d’un ciel exempt de nuages. À partir de cet instant, le ciel devint voilé et un vent puissant troubla cette quiétude. L’image de cette femme sous les vagues de la surface se dessinait. Je perdais mes certitudes et, pour la première fois, j’étais bouleversé…non…sidéré par un élément hors de ma volonté.

Le coup de foudre peut provoquer cette perte d’équilibre, mais je ne m’attendais pas à être sidéré. Il me fallait remédier à la situation et je suis de ceux qui ne voient pas de problèmes mais que des solutions.

Arrivé à la maison, je décidai de prendre la situation de face. Je fis une recherche sur internet avec son nom, histoire de voir ce que la toile pouvait m’en apprendre. Je tombai sur quelques informations que je lus avidement, puis sur une adresse électronique personnelle.

  • [(Courage!!)]

Aussitôt cette pensée, j’ouvris ma boîte de courriels et me mis à composer. Comme je ne savais pas quoi lui écrire, je prétextai un problème de compréhension  sur le fonctionnement du forum relié au cours. Le but de la manœuvre était bien sûr de me rappeler à elle. Lentement  mais sûrement, telle était ma stratégie. Bien que je venais de perdre toute crédibilité, je me rappelai que l’on n’a jamais une deuxième chance de faire une bonne première impression. Et avant ce soir, je crois que l’impression avait été positive.

Elle me répondit très brièvement le lendemain matin, mais je pus savoir par ce stratagème que j’avais la bonne adresse et que je sortais du cadre scolaire. Comment un message d’un de ses étudiants avait-il atterri dans son courrier personnel?