Chapitre 4

Chapitre 4

Le jour se leva sur le stationnement où j’avais garé ma voiture. Il fit chaud rapidement en cette fin de mois d’août et la voiture devint vite inconfortable, m’obligeant à redresser mon siège et à mettre fin à cette courte nuit sans rêves. D’ailleurs, plus je m’approchais de mon rêve, moins je rêvais durant la nuit. Étrange de vivre le rêve éveillé. Je me dirigeai donc vers un restaurant pour prendre un petit-déjeuner et trouver un journal afin de consulter les annonces classées pour me dégotter un appartement.

 

J’étais fébrile car cette journée était la première de ma nouvelle vie. Cette aventure, cette poursuite d’un rêve, n’était-ce pas là ce qui devait motiver l’existence d’un individu? Qu’aurais-je fait d’une vie à accumuler biens et richesses pour ma vieillesse? Je voulais vivre maintenant et profiter de la vitalité de ma jeunesse pour poursuivre un idéal.

 

Je commandai un déjeuner sans grand appétit et consultai le journal. Je ne cherchais pas nécessairement un logement près de l’université. Le critère de base étant surtout monétaire, plus je m’éloignais de l’école, moins les prix étaient élevés. Je scrutai aussi la partie collocation.

 

Suite au repas, j’avais ciblé trois locations potentielles. Deux en collocation et une petite chambre. Comme je suis du type tout ou rien, je ne m’éterniserais pas à la recherche du logement parfait.

 

Après deux premières visites non concluantes, je fis la visite d’un grand appartement qui m’offrait l’opportunité d’avoir une très grande chambre moyennant une collocation avec deux autres étudiants. L’un était étudiant en philosophie et l’autre étudiante en psychologie.

 

Après cette courte visite, je retournai à ma voiture, mis la clé dans le contact, figea un cours instant avant de sortir de la voiture et de retourner vers l’appartement. Surpris de me voir, je dis à Mathilde que j’étais intéressé par la chambre et qu’ils avaient une semaine pour prendre leur décision. Je devais retourner chez moi le jour même et ne devais revenir dans la vieille capitale que la semaine suivante. Satisfait du logement et de ses occupants, je me dirigeai enfin vers ce nouveau campus que je n’avais pas encore visité.

 

Je fus surpris par sa taille. Il me rappelait ces campus que l’on voit dans les films. Le campus en entier, outre une ou deux facultés, est situé sur un grand terrain qui forme la cité universitaire. J’étais plutôt habitué aux universités de la métropole qui sont disséminés au milieu de la ville. Celle de la capitale n’était pas conjointe à des immeubles à appartements ou de commerces. Le terrain était uniquement destiné à un haut lieu de savoir.

 

Je n’avais pas choisi cette université pour sa renommée ou son prestige.  Elle était pour moi dans cette nouvelle ville, et c’était suffisant pour débuter ma nouvelle vie. En stationnant ma voiture, je remarquai tout de suite cette imposante église. J’ai toujours été attiré par les églises. La stature de ces lieux, la sérénité que l’on éprouve à l’intérieur, le silence qui y règne, c’est l’endroit parfait pour se recueillir lorsque l’on n’a pas accès à la nature.

 

Mais cette église n’était pas comme les autres. Elle était sombre, sans fioritures extérieures, d’une pierre grise monotone et lisse. Il ne s’y dégageait qu’un air sérieux et lourd. Cela coïncidait avec de lourds nuages gris qui assombrissaient le ciel pour lui donner un air encore plus grave. Plus je m’en approchais, plus je me posais la question à savoir quelles sont les probabilités pour que je choisisse une université qui dispose d’une église comme pavillon sur son campus.

 

Arrivé à la porte principale, je pus lire sur les vitraux : « Tu seras pêcheur d’ombres. »  Stupéfait, je relus rapidement et bien sûr, il était écrit : « Tu seras pêcheur d’hommes. » Je souris mais cela me fit froid dans le dos. Cette phrase sortie de la bible ne concordait plus avec la vocation d’un tel lieu. J’appris plus tard que l’université était à l’origine un séminaire. Je n’ai pas pensé, lorsque je lus cette inscription pour la première fois, qu’elle pouvait s’adresser à un futur prêtre ; elle me parlait.

 

Sur cette réflexion, j’entrai dans l’église. La première chose qui fût portée à mon esprit n’était pas un quelconque ornement ou la couleur étrange du plancher, mais plutôt l’énergie que je ressentais. Une sorte de légèreté. Rien à voir avec le calme d’une vraie église ou le sentiment que provoque l’aspect extérieur de celle-ci. Plutôt une émotion subtile de quelque chose de vivace, comme l’instant qui précède le rire d’enfant, j’avais l’impression de cette joie qui monte jusqu’aux lèvres pour prendre les joues d’assaut, en permanence, sans causes apparentes, et trop subtile pour étirer même une seule joue.

 

J’explorai un peu les lieux, et atterris au troisième étage. En ouvrant la porte, une impression de quiétude m’envahie. Le couloir était sombre et haut. De chaque côté, baignée dans une lumière diaphane, trônait une collection d’une dizaine de fresques. De larges stèles de pierre rondes ou rectangulaires d’environ trois pieds par deux pieds sur lesquelles étaient représentées des images fabriquées à l’aide de petites céramiques formaient des mosaïques.

 

Il ne semblait pas y avoir de continuité entre elles. La première présentée à ma gauche montrait deux animaux étranges et un homme attelés au labour. En face, une stèle ronde où était écrit un texte en grec ancien m’interpela. Je ne parle pas le grec mais je reconnu certaines lettres. Je restai un long moment à contempler le motif si bien qu’après un moment dans la lune, je vis le symbole de la stèle prendre du volume et apparaître telle une sphère. La lettre pi étant bien en évidence sur le devant. J’en déduis donc que toutes ces stèles devaient provenir de l’antiquité et étaient des trésors d’archéologie. Je passai un long moment à m’absorber devant le fantasque que représentaient chacune d’elles.

 

Puis je descendis complètement les marches au bout du couloir et passai par les souterrains qui sillonnent le campus pour me retrouver dans un autre pavillon. Moderne et bien éclairé, il y avait un grand espace en son centre surplombé d’un drapeau de l’université. Je trouvai mon chemin jusqu’au local où je devais me faire prendre en photo pour ma carte étudiante. Ceci étant fait, je me dirigeai vers la sortie où m’attendaient de gros rochers où l’on peut lire cette inscription de Félix Leclerc:

 

Non seulement je voudrais vous aider, mais j’aimerais que vous nous aidiez. Les aînés sont sur le bord de vous lancer un S.O.S. « Déphasés. Dépassés et le cœur sec. » L’espoir que nous mettons dans les jeunes est immense. C’est à vous le monde, la terre, la mer, les astres, le cosmos, à vous. Des vieillards mourants vous diront: « Non, il est à nous. » Dites-leur « oui, oui », en leur fermant les paupières. Mais parlez aussi de guerre, ne parlez pas que de paix. Huilez vos cuirasses! Chez ses propres enfants, ce n’est pas le mou que le père préfère, mais souvent le dur qui montre les dents. Soyez contre s’il le faut. Je l’ai été toute ma vie, moi, un doux! Je ne veux pas dire que ceux qui veulent la paix sont des mous, mais ceux qui nous la donnent sont souvent des durs.

Tout avait-il été disposé dans un but précis. Chaque partie de l’Université semblait recéler un morceau d’un grand casse-tête, d’un appel à travers un message épars qui frappe l’inconscient. Mais y avait-il un destinataire? N’y avait-il pas là un message d’encouragement à l’homme qui a peur de la vie?

Je longeai la rue et m’aventurai sur une piste cyclable sillonnant un parc entre les facultés. J’aboutis devant un centre commercial où je décidai d’y entrer car le temps devenait à l’orage. J’étais emballé par le campus et joyeux comme un gamin de la campagne qui découvre pour la première fois le métro de la grande ville.

La pluie arriva et étrangement, le ciel s’éclaircit de quelques percées de soleil. Il faisait soleil et il mouillait à la fois. J’enlevai mes sandales, les mis dans mon sac, et je repris le chemin de la piste cyclable. La pluie froide sur mes cheveux, le vent sur mon visage, le sourire aux lèvres avec un air béat, je marchais lentement. Je croisais ces passants recroquevillés autour de la tige de leur parapluie qui me souriaient. Non pas qu’ils se moquaient de moi, mais plutôt comme s’ils partageaient mon plaisir et ce voluptueux goût de liberté. Ils m’apparaissaient tous comme sympathiques. Toute la ville me semblait sympathique. Tout me souriait, se déroulait comme par enchantement, même les arbres me souriaient. Je remerciai la vie de m’offrir tant de joie en cet instant.

Je ne pouvais pas encore retourner dans ma campagne natale. Je devais d’abord voir la vieille ville. Comme c’était à une distance considérable à pieds, je pris l’autobus, tout trempé, et une quinzaine de minutes plus tard, je fus devant la porte de Saint-Pierre. Il s’agit d’une des deux portes de la muraille entourant la ville.

J’avançai vers les remparts jusqu’à la porte et je touchai de ma main les pierres. Cette muraille me semblait familière. J’avais l’impression d’avoir déjà passé sous la voûte de cette porte. Je passai la porte avec un sentiment d’être de retour après un long voyage. Un cheval, de l’autre côté de la porte attira mon attention et les sensations se dissipèrent.

La journée s’achevait et j’arpentais les petites rues de la vielle cité fortifiée. Après quelques détours volontaires, je me promenai le long de la falaise face au fleuve et j’aperçus un obélisque. Je m’en approchai et pus lire une inscription latine.

Mortem virtus communem

faman historia

monumentum posteritas dedit

Je regardai encore un peu le fleuve puis déclarai que cette journée était un succès en tout point. Il était temps de rentrer à la maison. En retournant sur mes pas, un autre monument étrange attira mon attention. Je devais être trop absorbé pour l’avoir vu car cette sculpture est difficile à manquer. C’était un monument dédié à l’Unesco. Étrange œuvre sur laquelle je ne m’attardai pas trop, pour l’instant.

Le retour vers la métropole se fit comme un songe. Je pensais au futur que j’avais tant attendu et qui répondait enfin présent. Je marchais vers ce rêve et mes pensées étaient en accord avec mes actions. Celui que je devais être parce que les autres m’avaient toujours connu ainsi pouvait maintenant mourir pour laisser place à celui que je m’étais  lentement dévoilé, celui que j’avais maintenant envie de faire croître et qui ne demandait qu’à être transplanté pour avoir la liberté de mûrir à la lumière. La semaine suivante, j’emménagerais et commencerais ma nouvelle vie.