Chapitre 20-21

 

Lorsque je revins en ville, j’appris que je partais bientôt pour le nord du territoire afin d’effectuer un contrat de travail de quelques jours. C’était la première fois que je prenais l’avion. Lorsque vînt le temps de déposer les bagages, je fus intrigué par l’étiquette qu’on y accrocha. Le symbole de la mine où nous allions travailler était un faucon sans coiffe. Je reconnu Horus, le dieu égyptien, mais sa tête était nue. Il est d’habitude représenté comme portant la double couronne d’Égypte. Tout le long du voyage, je m’interrogeai sur la nature de la couronne d’Égypte. La double couronne signifie les deux puissances. S’agissait-il de deux royaumes, celui d’en haut et celui d’en bas? Y avait-il un lien avec Kéther, la volonté, appelée aussi la couronne? Ces tergiversations durèrent tout le voyage.

Arrivé sur place, je fus surpris par le paysage lunaire. Il n’y a pas d’arbre qui pousse à cette hauteur du globe. De plus, nous étions venus travailler à l’une des plus grandes mines du territoire et partout il y avait des rochers.

Le complexe où nous allions habiter était très moderne et avait la forme d’un crabe. Dès que nous sommes arrivés, nous avons été conviés à une réunion. Après que l’on nous ait expliqué ce que nous devions faire, l’un des responsables nous dit à la blague :

  • J’espère que vous savez tous pourquoi vous êtes ici et qu’il n’y a pas de charpentiers.
  • (…charpentier…)
  • (…Jésus…)
  • (…pas très drôle…)
  • (…mais pourquoi l’a-t-il dit?)
  • (…Que voulait-il dire?)

Après une matinée de travail, l’on nous conduit à la cafétéria. C’est alors que je pris conscience du lieu où nous nous trouvions. Nous n’étions pas seulement à la mine, nous étions à Katinniq,[1] sur le territoire Inuit. Le personnel de la cafétéria était tous Inuits. Celui qui me servit me regarda avec un drôle d’air, puis me sourit. J’étais habitué aux contacts des occidentaux et à une certaine culture, mais les Inuits ont des croyances différentes. Leurs racines plongent dans le profond de ce continent où les esprits agissent encore dans le monde des humains. Je passai au second comptoir lorsqu’il revînt accompagné d’une jeune femme pas très jolie. Elle semblait avoir mauvais caractère, mais lorsqu’elle arriva près de moi et me regarda, ses yeux me sourirent et je vis ce qu’elle était. Elle était de celle à qui l’on demande conseil, de ceux qui savent. Je lui rendis discrètement son sourire et partis rejoindre mes collègues.

Les gens parlaient fort et je me sentais à l’étroit parmi cette foule de travailleur. Puis, je décelai une énergie pernicieuse. Je fermai les yeux pour découvrir qu’il s’agissait d’un travailleur à deux tables voisines de la nôtre. J’avais l’impression de sentir son souffle autour de moi. J’entrepris donc de diriger aussi ma respiration vers cet homme mal grossit. Lorsque je respirais, je sentais le souffle s’étirer, comme un élastique que je pouvais tirer simplement en imaginant que je respirais près de lui. Puis, comme la sensation ne disparaissait pas, je me fis insistant. Je me concentrai pour inspirer près de sa nuque. À mon grand étonnement, d’un coup, j’aspirai son énergie. Je vis clairement une forme humaine de faible intensité lumineuse s’arracher de son corps et entrer dans le mien.

À cet instant précis, toute cette table se mit à rire. J’entendis clairement :

  • Il t’a bien eu, hein?
  • Il ne m’aura pas deux fois.

Je restai perplexe. Je jetai un œil vers la cafétéria. L’homme qui m’avait servi avait assisté à toute la scène. Ce qu’il put aussi voir fut mon regard inquiet. Je ne savais pas à qui j’avais affaire et le fait de me retrouver loin de mon petit nid douillet, de n’avoir aucun endroit où aller si j’étais attaqué spirituellement me nouait presque l’estomac.

Le reste de la journée se passa sans problème. Au repas du soir, tout le personnel derrière le comptoir de la cafétéria m’était souriant. Dans la soirée, je fis le tour du complexe. J’avais besoin de solitude et je n’arrivais pas à m’endormir. J’arrivai à la cafétéria qui était déserte. Je m’installai seul avec un livre. Un homme que je n’avais pas remarqué était installé aussi dans un coin. Nos regards se croisèrent et j’eus l’impression de regarder dans un puits sans fond. Ses yeux étaient d’un noir intense. Nous avons soutenu le regard l’un de l’autre jusqu’à ce que j’eusse l’impression d’atteindre le fond. Le retour du balancier sembla aspirer toute l’énergie autour de moi à un point tel qu’il m’en coupa la respiration. Je ne sais qui était cet homme, mais il était coriace. Suite à notre affrontement, il se leva sans me regarder et je ne le revis plus de la semaine.

Grâce à cet affrontement, je m’endormis rapidement, épuisé. Le lendemain, après avoir effectué ma journée de travail et comme il fait presque toujours jour dans cette région, j’improvisai une excursion.

Dès que je fus à l’extérieur, le vent tourna et m’offrit une direction à suivre. Je parcourrai un chemin rocailleux jusqu’à ce que le vent tourne de nouveau. Il m’indiquait de sortir du chemin pour me diriger vers une petite montagne de rochers que je contournai difficilement. Derrière cette montagne se trouvait une petite décharge où gisait de vieux baril et autre détritus de la mine. Le vent se calma alors et sembla se poser en ce lieu. Au milieu des déchets se trouvait un pieu en fer auquel était accrochée une médaille. Je sentais, en m’approchant, qu’il y avait une certaine sainteté en cet endroit. Je décrochai la médaille sur laquelle était écrit K-155. Au moment où j’enfouissais la médaille dans ma poche, je sentis le ciel me peser sur les épaules. J’eus l’impression que l’on avait placé un cube d’un mètre par un mètre sur ma tête. Je pensai tout de suite au symbole de la mine : un faucon dans un cercle surplombé d’une forme carrée.

Je sortis de la décharge en ayant l’impression de traîner ce cube avec moi, telle une coiffe. Je suivis le vent jusqu’à un petit ruisseau où trônait une table de pique-nique autour de laquelle traînait quelques bières vides. J’en conclu que cela devait être le lieu de rassemblement des Inuits qui veulent festoyer loin du complexe. À cette pensée, je commençai à trembler et su ce que ce lieu signifiait. Le vent me souffla fort en direction du retour, ce que je ne me fis pas prier pour y retourner.

De retour dans le complexe, je passai devant la salle de détente et des ordinateurs. Je m’informai alors de la signification numérique de la médaille. Le « k » est la onzième lettre de l’alphabet. Selon mon site habituel, le onze signifie la lutte intérieure, la rébellion et l’égarement qui en résulte mais aussi celui qui sort vainqueur des épreuves avec la connaissance qui en procède. Je ne trouvai rien pour le « 155 » mais l’addition de chaque terme donnait aussi onze. Le cinq était l’harmonie et l’équilibre et le un l’origine de tout. En étais-je mieux informé? M’en portais-je mieux? Je ne saurais dire, mais je sentais toujours cette forme cubique s’appesantir sur ma tête. Je sortis pour me rendre à ma chambre lorsque j’entendis parler inuktitut. Curieux, j’allai voir. Ils étaient trois à jouer au billard. Lorsqu’ils me virent arriver, ils me regardèrent amusés. Je m’installai à une table non loin d’eux. Ce cube au-dessus de ma tête me perturbait. L’un d’eux, me regardant, me lança :

  • Do you think you can hold it?
  • (Si je peux le retenir?)
  • (Si je peux retenir quoi?)

Je ne sais pourquoi, mais ils me semblaient au courant de ma situation. Je fis un signe de tête que oui, me levai et me dirigeai vers la cafétéria. Je pensais à l’Égypte. Je connaissais un peu la légende et Horus, symbole solaire, était l’héritier de la couronne. Je ne me souvenais pas des détails, mais dans l’histoire on s’opposait à son règne. Puis je pensai à Zoé. Avait-elle un lien avec cette histoire de pouvoir? Et cette Lorraine de Bretagne, qu’était-elle au fond? L’âme du monde? Et pourquoi la rencontrais-je partout? Horus le soleil, principe masculin, et Zoé, principe féminin.

Puis j’eus une étrange pensée. Et si cet autre qui tournait toujours autour de Zoé se voulait être le principe masculin, il se trouvait à tourner autour du principe féminin, la terre. Ainsi, la terre était le centre du monde et le soleil tournait autour d’elle. Je trouvais amusant de penser que ce qui était écrit dans les livres de l’antiquité concernant le géocentrisme pouvait être en fait lié à une perspective ésotérique. Et maintenant, il semblait que ce fut l’inverse ; la terre tournant autour du soleil. Puis, il me vînt un souvenir de ma lecture de la bible :

  • (…« Et l’Esprit et l’Épouse disent : viens. »…)

C’était pour moi une révélation. Je ne savais pas qui j’étais réellement, mais je savais maintenant ce que signifiait l’Épouse. C’était Zoé!! Dire que les pères de l’Église tentent de nous faire avaler que l’Épouse est l’Église elle-même…pfff…

Le lendemain midi, alors que nous étions tous à la cafétéria, je ressentis une présence familière mais dérangeante. Je me retournai pour scruter la cafétéria les yeux fermés lorsque j’entendis un de mes collègues dire :

  • Je savais que j’allais l’affronter un jour, mais je ne croyais pas que ce serait ici.

Je me retournai pour le regarder les yeux clos et je fus surpris de constater sa brillance. Elle était plus forte et plus grande que toute celle que j’avais vue jusqu’alors. Cela m’étonnait de ne pas l’avoir remarqué avant. Je restai silencieux le reste de la journée, me demandant de quel affrontement il s’agissait et quand il aurait lieu. Comme il n’advint pas et que nous allions quitter le site pour retourner au sud, je me sentis soulagé.

Sur le chemin menant à l’avion, mon regard se posa sur une roche dont la couleur n’était pas comme les autres ; elle était d’un vert ligné qui contrastait avec le gris des autres pierres. Je la ramassai en souvenir et je l’appelai Agathe. Puis, nous sommes embarqués dans l’avion sans aucun problème et je me permis même de m’assoupir pendant le trajet. À mon réveil, l’homme du siège en diagonale devant moi plaça brusquement un boîtier de film sur le siège à côté de lui. Je pu lire Stargate. C’était un film que je connaissais et où il était question de porte des étoiles et de faux dieux de l’Égypte. Ma première pensée fut de me demander où étaient-ils pendant que je dormais. Non pas physiquement, mais si certains étaient rappelés du fond de je ne sais où pour être avec moi, tel que je l’avais récité dans la prière et qu’ils n’étaient « plus du monde », restaient-ils lorsque je m’absentais durant mon sommeil? Ce geste brusque n’était-il pas une forme de dialogue qui me disait : « Tu es la porte »? Tout cela étant, nous arrivions à destination et j’étais content de pouvoir m’isoler de nouveau dans mon petit chez-moi.

J’étais exténué. Ce troisième œil en permanence au centre du front me prenait toute mon énergie, tranquillement, lentement, tellement que je décidai de donner ma démission quelques jours plus tard et de prendre soin de moi. J’allais prendre du repos chez mes parents. Un soir, alors que j’étais endormis dans le sous-sol, je fus réveillé par quatre tonalité, je ressentis alors un froid au milieu de ma tête et perçu distinctement la forme qu’il prenait. Celle-ci se cristallisa en formant les arrêtes d’un cube.

Chapitre 21

À l’automne de cette année, je fis une nouvelle tentative pour retourner à l’école. Je me pris un petit appartement où j’entreposai le trop plein de matériel qui m’accompagnait. Je pris conscience que tout cet avoir, pour le peu que je possédais, était encombrant et un frein à ma liberté. Sans tous ces meubles et ces boîtes, je serais libre d’être en n’importe quel endroit en possédant la totalité de mes biens, les plus utiles et les plus durables.

Chaque matin, j’avais à faire une heure d’autobus. Le trajet me paraissait toujours long. Parfois, une jolie demoiselle s’asseyait près de moi et je pensais à Zoé. M’accompagnait-elle parfois ?

Un matin, une jeune mère vînt s’asseoir près de moi avec son jeune garçon. J’entamai alors une petite discussion avec lui. Bien vite, nous fûmes en désaccord. Il tenait mordicus à dire que la magie, c’est tout. Je le regardai et lui demandai alors un bout de son muffin, ce qu’il me refusa avec un petit sourire. Je regardai sa mère qui souriait elle aussi.

  • Jamais il ne fait cela. C’est la première fois qu’il parle avec un étranger dans l’autobus.

Je demandai alors son nom au petit homme. Il me regarda d’un air défiant et se refusa d’ouvrir la bouche de nouveau. Mon arrêt arriva et je débarquai de l’autobus prêt à reprendre mes études universitaires.

À mon arrivée, la classe commença à s’agiter et le professeur dû faire la discipline. Il s’installa la main sur les hanches et je sentis un froid envahir le centre de mon bassin. C’était terriblement inconfortable. Je sentais cette partie aspirée vers le professeur et avais la désagréable impression d’une langueur qui frôlait la sexualité.

Je revins le soir à ma petite chambre et m’installai à ne rien faire.

Ce soir-là, durant mon sommeil, je vis des amis d’enfance qui jouaient au hockey. La rondelle se perdit vers moi et lorsque je la leur redonnai, l’un d’eux me l’envoya en plein milieu du front ce qui me réveilla. Je résonnais encore de tout mon corps, exactement comme lorsque l’on se frappe le coude sur le coin d’une table. La barrière du rêve venait de nouveau d’être transgressée. Au milieu de la nuit, seul, j’allumai une cigarette, ouvris la lumière et un petit son aigu se fît entendre lorsque je heurtai. D’une pichenette, je reproduisis le son de nouveau. Cette fois, je l’entendis se perdre dans la pièce. Puis de nouveau, je le suivis jusqu’au-delà de l’appartement, par-delà les murs, se perdant dans un endroit que je ne pouvais percevoir.

De nouveau endormi, j’entendis dans mon rêve la voix de Mam’selle Zoé me dire : « Pourquoi tu ne leur dis pas que tu as trouvé le point G de l’univers? » Nouveau réveil, nouvelle cigarette. De nouveau au lit, je pense à mon cours universitaire et des courbes se dessinent sur un tableau dans mon esprit. Alors que je tiens trois ondes fondamentales en mon esprit et que je cogite leur sens, une tête aux yeux globuleux se relève, telle une vieille femme assise en posture d’attente, en semi-éveil. Ce sont les images de ces ondes qui ont attiré son attention. Je m’endors sur cette présence.

Le matin fût difficile, je ne sais pourquoi, je tremble. J’ai l’étrange impression de tenir l’assiette du monde en cet instant. Je m’agenouille.

  • ..
  • Tchibet…

Je levai les yeux et les larmes commencèrent à couler. Au travers de la mince fenêtre du sous-sol trônait sur une branche une étrange forme. Il m’apparût un être qui, je ne sais pourquoi, me parût être un esprit de la forêt. Dès que je réussis à le voir de façon précise, mes poignets se mirent à brûler intensément pendant presque une minute. Le réveil sonna et je dus aller en cours. Pendant le trajet d’autobus, un homme vînt se placer debout à ma hauteur. Je ressentis alors une nouvelle énergie. Des picotements sur tout le corps. C’était désagréable et de nouveau je savais que ma présence était indésirable. Mais pourquoi?

Chapitre 22

Je dus abandonner de nouveau l’université et je passai quelque mois cloîtré à écouter de la musique. Suite à la pression de mes proches, je retournai de nouveau sur le marché du travail. Je déménageai donc dans la grande ville de Montréal afin de tenter de reprendre le moule que j’avais délaissé. Bien sûr, je n’étais pas heureux de l’échec que cela représentait, mais, d’une certaine manière, il s’agissait d’un pas en avant puisque je réintégrais le monde…d’une certaine manière.

Les premiers mois furent difficiles. Non pas que je n’étais pas content de mon nouvel emploi ou que je n’appréciais pas mes collègues du bureau, non, c’étaient les premières minutes du réveil qui étaient les plus insupportables. Lorsque j’ouvrais les yeux, ce n’est pas ma journée que j’anticipais qui me minait, c’était que je me réveillais seul dans mon lit, sachant que l’être au monde que j’avais entrevu de moi ne sortirait pas du lit encore un autre matin.

Je le portais encore, comme jadis, au temps de mes méditations sur mon rocher, mais l’élan qu’il avait eu pour prendre son envol me semblait n’avoir été qu’un saut qui avait manqué de portance. Si tout ce qui monte tend à redescendre, il nous arrive parfois d’oublier que le tremplin duquel l’on s’élance n’est pas vraiment au niveau du sol. Il s’élève sur la tige de notre passé, est fait de toutes les épreuves et des réussites que nous avons côtoyés et, surtout, de tous ces gens qui ont, chacun à leur manière, construit et supporté cette altitude.

Si l’on manque son envol, la distance qui nous sépare du sol n’est pas du tout calculée à partir du tremplin. Non, le fond, il est beaucoup plus loin. C’est au fil de la chute que l’on prend conscience du tremplin dont nous disposions, du temps qu’il avait fallu pour s’y hisser, des efforts pour s’y fixer, et ce temps, s’il devait de nouveau prendre la même durée pour atteindre cette même hauteur, ce temps se rappelait chaque matin à ma mémoire et s’étirait au-delà de ma capacité à m’y projeter.

En fait, chaque matin me semblait un échec. La solitude était ma nouvelle compagne et elle n’était plus aussi tendre que jadis. En faisant une rétrospection, je savais que j’avais toujours été un solitaire qui n’aimait pas être seul. Avec le temps, je m’étais découvert un côté intellectuel que je ne pouvais éviter et je n’avais développé aucune autre passion. J’avais délaissé le sport, n’avais pas persévéré dans la musique et aujourd’hui, même si j’allais travailler tous les jours, je n’avais pas de vie.

Puis, un matin de congé, alors que j’inspectais la mécanique de ma voiture, un petit minet gris zébré est apparu du dessous de celle-ci. Tout mignon et tout petit, il miaulait intensément par ce matin frisquet de ce mois d’octobre. Je ne sais pas depuis combien de temps il était là, mais il s’est approché de moi et je ne pus résister à le prendre dans mes mains. Après l’avoir réchauffé quelques instants, je le remis par terre et tentai de me remettre à mes occupations. Je dis bien tenter, car le petit chaton, faute d’endroit plus chaud, s’élança dans l’escalade de ma jambe ce qui eut comme effet de m’attendrir. Le petit chat, sans grandes difficultés, se hissa jusque sur mon épaule où ses miaulements reprirent de plus belle, tout blotti dans mon cou.

Comme il était seul et qu’il avait froid, je me décidai à aller lui chercher du lait chaud et un petit bout de viande qu’il sembla fort apprécier. Je retournai à mon tour à l’intérieur pour manger et lorsque je revins vers la voiture, il réapparu, n’avait-il que moi au monde? Je passai une partie de l’après-midi à travailler sur la voiture, chat à l’épaule, tout en lui tenant conversation de temps à autre. Lorsque la nuit arriva, je le remis par terre et je rentrai. Je ne savais pas si ce mignon petit chaton avait une maison, mais lorsque je sortis le lendemain pour aller faire mes courses, je regardai d’abord sous l’automobile puis, constatant son absence, je partis avec un petit pincement au cœur. À mon retour, alors que je gravissais les marches extérieures, je l’entendis se manifester. Il faisait froid et lorsque je l’appelai, il sorti de son repère et trottina vers moi. Cette fois, je le ramassai et l’amenai au chaud dans mon appartement.

Une fois déposé sur le plancher, timidement, il commença à explorer mon environnement. J’étais tout sourire. Il y avait longtemps qu’il n’avait pas fait joyeux chez-moi. D’ailleurs, je me demandais pourquoi je n’avais pas pensé à prendre un animal de compagnie avant. La vie venait de m’en offrir un et j’en étais reconnaissant. Après un après-midi de jeux et de câlins, après avoir bien mangé bien sûr, je lui demandai comment allais-je l’appeler. Après une brève inspection, je découvris que c’était plutôt une nouvelle amie. Alors qu’une chanson jouait à la radio, j’entendis le prénom de Suzanna. Je la regardai et l’appelai Suzanne pour voir sa réaction. Elle se retourna vivement vers moi et vînt immédiatement se blottir avec un ronronnement délicieux. Ça allait donc être Suzanne.

À la fin de mes journées de travail, je ne savais jamais où elle s’était cachée. Alors que je l’appelais pour qu’elle vienne à ma rencontre, j’entendis un jour un miaulement qui provenait de ma commode. J’ouvris les tiroirs et découvris qu’elle s’était installée dans mon tiroir de chandail. Elle grimpait dans le mince espace entre le fond de la commode et les tiroirs et se glissait pour dormir dans mon odeur. Cela devînt une habitude. Chaque soir où je rentrais du travail, j’ouvrais son tiroir et elle me regardait encore toute endormie. Je m’installais alors sur le divan et lui racontais ma journée tout en la cajolant.

Chaque fois que j’allais à la toilette, elle venait s’installer les pattes de devant sur la cuvette et regardait avec attention l’eau de la toilette. C’était inévitable. Dès qu’elle m’entendait, elle se précipitait pour voir. Lorsque je me faisais couler un bain, c’était la même chose. Je trouvais drôle qu’elle soit aussi curieuse. Il me semblait qu’il s’agissait plus du bruit de l’eau que de l’eau elle-même.

Nous avons passé de bons moments à nous aimer innocemment durant sa courte jeunesse. Je la plaçais parfois devant le miroir pour voir sa réaction, mais elle ne semblait pas s’y intéresser. Par contre, l’image d’elle même dans le boîtier en plastique noir de ma tour de disques compacts lui était un ennemi juré. Elle courbait le dos et sifflait en va et viens dans le but de le provoquer. C’était toujours amusant.

Lors d’un après-midi d’une fin de semaine où je faisais le ménage, alors que j’écoutais un disque de musique électronique provenant de l’Université, je surpris Sue campée sur le dossier d’une chaise du salon avec des yeux surdilatés. Je n’avais jamais vu un chat l’air aussi excité. Visiblement, elle cherchait quelque chose. Elle voyait quelque chose que je ne voyais pas.

Je m’approchai d’elle tranquillement. Elle me jeta un regard furtif et inquiet ; elle ne voulait pas laisser échapper sa proie. D’un coup, elle bondit en avant et fendit l’air. Elle revînt aussitôt se replacer sur son socle pour scruter de nouveau devant elle. Je me demandais ce qu’elle pouvait bien chasser. Je trouvais la situation assez drôle lorsque je remarquai que le son de la musique alternait d’une enceinte sonore à l’autre. De même, la tête de Sue allait de gauche à droite. Elle chassait donc le son!!

Je me plaçai derrière elle et scrutai la pièce à la manière de la fluidité du réel. Je commençai par éliminer la profondeur de mon champ visuel puis je me concentrai sur la surface plane que j’avais devant moi. Comme j’aperçus une perturbation au centre de mon champs visuel, Sue s’élança vers cette perturbation et revînt aussitôt se placer à mes côtés. Elle me regarda avec un petit miaulement qui voulait dire : « tu comprends ? » Elle se réinstalla donc, prêt à jouer à la chasse de nouveau.

Comme regarder la réalité telle une surface plane me donnait vite la migraine, je m’installai sur le même divan que Sue et fermai les yeux pour ressentir les mouvements des vibrations sonores de la pièce. Je sentis bientôt le son tournoyer autour de moi ou encore s’éloigner pour rebondir sur le mur, se concentrer pendant un court instant dans un coin ou s’affronter en plein centre de la pièce.

Lorsqu’il était au centre de la pièce, je tentais de l’y maintenir un peu de la façon dont je jouais avec l’énergie autour de moi. Je n’arrivais pas à maintenir la boule de son que je percevais au centre de la pièce mais j’arrivai bientôt à pouvoir l’attaquer en partant des différents endroits où le son s’était concentré dans la pièce. Il s’agissait d’un jeu nouveau pour moi. Un jeu rapide auquel je m’adonnais innocemment, un jeu auquel je n’aurais jamais dû commencer à jouer.

[1]  Mot qui signifie « là où les trois rivières se rencontrent. »