Chapitre 2

Chapitre 2

Voilà donc comment j’abordai la mi- vingtaine : j’étais, en moi, devenu portier. Mais ma stratégie de tenir le fort devant la porte de mon âme faisait ricocher la causalité de mon existence. Désormais, les choix que je faisais étaient fonction de la protection du pion sur le seuil. Il me fallait donc accepter des situations temporaires, sachant que mon adversaire allait désormais jouer selon une nouvelle stratégie, ce qui signifiait de possibles sacrifices à l’horizon.

Aux heures de courage où je ne veillais pas le seuil et pouvais à loisir m’éloigner tout en étant vigilant pour ne pas me perdre, je faisais de moi un chercheur. Sur quoi allais-je fonder mon engagement? Telle était ma recherche. Sans m’en rendre compte, la recherche d’une réponse à cette question constituait déjà cet engagement que je me refusais. Ce questionnement, qui prenait toutes les directions possibles et qui semblait trouver raison suffisante à chaque coin de rue, fût, et reste, l’obstacle qui résista. Sur le seuil se dresse une porte sur laquelle il est écrit : Abandonne.

Cet abandon n’est pas un acte de lâcheté. Il demande un effort constant et se rappelle à l’être telle une chimère chaque fois qu’il s’en éloigne. Il me fallait rester là, droit, impassible et patient, ayant à l’esprit que chaque mouvement sur l’échiquier n’était pas le mouvement du pion. Tout tournait pourtant autour de lui. Il n’y avait que lui qui comptait. Tel l’émissaire du roi, il en avait la valeur. Toujours lui, tapis sous chaque sacrifice, sous les refus d’avancer, ce qui, aux yeux des autres, semblait une vie vide, sans succès tangible, sans réussite, sans avenir, une vie qui faisait du surplace, buttant sans cesse sur le même obstacle, le mot échec semblant s’imprégner jusque dans mes vêtements.

Mais voilà, cet abandon était en fait son contraire. Le message sur la porte n’était pas pour me dissuader, mais plutôt pour m’encourager à persévérer. Il s’y masquait l’appel de l’aventure, l’espoir de la victoire. Pour continuer à avancer, il me fallait franchir cette porte, il me fallait jouer ce pion, il me fallait abandonner, il me fallait oser. Oser abandonner, oser être marginal, oser être différent, s’oser soi-même.

Ma mort ne fût pas instantanée. J’ai agonisé quelques années avant de trouver le répit, vivant dans les limbes, entre deux vies, attendant le moment du transit, moment qui attend une réponse à l’éternelle question du fondement.

Mon agonie dura plusieurs saisons, accompagnée de méditations et de survivance. Je m’étais isolé de plus en plus de mes amis et j’étais devenu très solitaire. C’est à ce moment que je remarquai que j’avais fait le vide autour de moi. Je vivais cette double réalité du masque du solitaire en société. Je ne vivais plus que pour me convaincre d’enjamber le seuil de cette porte.

Je ne m’y engageais pas, car j’avais trop peur, mais pourtant, je m’absorbais dans d’interminables questionnements sur sa validité, sa nature, sa réalisation, sur le potentiel d’impact de l’individu sur le réel, car il y avait derrière cette porte un engagement vers certaines réalisations. Je m’interrogeais sur ce réel même, sur sa constitution, sur la notion de l’existant, sur le bien-fondé de l’être, de son rapport à l’autre,  c’était sans fin, mais une des questions nourries par cette perspective était plus présente que les autres : qu’est-ce que « nous »? Car n’était-ce pas vers ce nous que menait cette porte?

Ce « nous » avait fait son apparition dès mes premières observations de la réalité. Lorsque je regardais le réel, j’avais tendance à regarder la matière ou encore la nature. Perdu dans cette observation, je me surpris dans cet état. Dès lors, m’étant surpris comme nature, l’ultime image de la réalité devint l’humain. Ma relation avec la réalité passait ainsi par la relation à l’autre.

Au début, nous était moi et les autres. Mais le temps passé sur le seuil me fît percevoir que les autres étaient tous des je. J’étais donc l’autre aussi. Puisque l’autre s’évanouissait en moi, que restait-il pour le nous? Nous les êtres humains? Mais les êtres humains, c’était toujours moi. Nous les êtres vivants? Mais les êtres vivants ne se dissocient pas tous du réel  par la pensée.

Cet esprit qui cogite le réel le fait-il dans un endroit en dehors de celui-ci? Peut-on dire qu’il existe deux réalités? Le dehors et le dedans? Comme il semble y avoir plusieurs moi, il semble y avoir  plusieurs dedans, mais un seul dehors. Comme chaque dedans est un moi, il ne reste qu’un dedans et un dehors : le moi et la réalité, en d’autre terme,  nous.  Je suis dans la réalité et elle est en moi. Si quelqu’un m’avait surpris m’immergeant en elle, m’aurait-il perçu moi, ou l’aurait-il aperçu elle?

J’ouvris les yeux à cet instant. J’étais seul sur mon rocher dans mon coin de méditation. J’étais heureux, sans tourments, serein et apaisé, j’étais dans la contemplation. Ce fût un état de courte durée. Je fus tout de suite curieux de ce qui était devant moi.

Scientifiquement, je pouvais déduire plusieurs parties isolées de cette réalité. Par contre, je percevais une intuition de cette unité qui faisait d’elle un tout. Étais-je  la réalité se contemplant elle-même ou était-ce mon dedans percevant le dehors? Car si c’était elle qui se regardait par moi, il n’y avait ni dehors, ni dedans. Ce que je voyais était le prolongement de mon être, ou plutôt de son être. Je n’étais plus. L’illusion de l’ego était flagrante, mais toute aussi fugace.

Pendant cet instant, bien que je ne fusse plus, je ressentis une présence. Quelque chose de doux et d’apaisant. Un étrange sentiment qu’il y avait quelque chose dans ce dehors. Il me sembla deviner un autre dedans. L’idée me traversa que je percevais l’esprit de la forêt. Je m’ouvrais à Elle tranquillement, innocemment, et un torrent de questions afflua sur ce que je découvrais.

Les temps qui suivirent furent ceux des religions. Élevé dans le catholicisme, ce fût d’abord la bible : la genèse et l’exode, quelques proverbes, les évangiles. Comme je ne m’y reconnaissais pas, ou plutôt, que je ne trouvais pas ce que je cherchais, je consultai les rayons de la bibliothèque locale.

Beaucoup de perte de temps, mais une orientation se dessinait. Après un peu de nouvel âge, d’ésotérisme, d’alchimie et de spiritisme, ce fût les religions orientales. J’y retrouvai la contemplation, la patience,  mais aussi une certaine inaction qui contraste avec l’engagement que je percevais dans le christianisme.

Par contre, j’y trouvai la base commune du nous. D’après mes recherches et ma compréhension, les textes sacrés de l’hindouisme soutiennent que l’énergie fondamentale est le prâna. L’étymologie de ce mot lui donne un double sens : « souffle matériel et immatériel ». Il m’est donc logique, en bon scientifique, de poser comme premier postulat que tout n’est qu’énergie et que sa forme, le souffle, est mouvement. Ceci met donc sur un même fondement l’être et le réel.

Comme tout n’est qu’énergie, l’humain n’est qu’énergie. Puisque l’humain pense, l’énergie pense. Est-ce que l’énergie a besoin de l’humain pour penser? C’est ici le problème de la forme que je me pose. Est-ce la forme qui détermine la pensée, ou est-ce la pensée qui détermine la forme?

Mais suite à cet énoncé, ce qui me taraudait était de savoir si l’esprit de la forêt que j’avais pressenti était conscient. Était-ce la conscience d’un écosystème isolé ou était-ce une conscience plus étendue? Pouvait-on l’affubler d’une connotation divine ou n’était-ce qu’un plan de conscience plus large englobant divers sous-ensembles?

La conscience divine me renvoyait au monothéisme. Dieu, omniscient, est Tout. Il est dedans et dehors, à cet instant et éternel. Il n’est qu’énergie et prend forme en tout. Par contre, s’il était question  d’un plan de conscience, y avait-il une possible interaction entre elle et moi? C’était un peu trop à digérer en une seule fois alors je pris le temps de faire mijoter le sujet en mon âtre. Elle était maintenant l’objet de mes pensées.

J’avais un travail distrayant qui me servait de soupape et de repos intellectuel, mais j’allais m’asseoir périodiquement sur mon rocher et je méditais. Je ne méditais pas en tentant la vacuité de l’esprit, car mon mental tournait à cent à l’heure. Je méditais en retournant tout sous différents angles, croyances, observations. Je m’arrêtais par contre en contemplation devant la nature en me disant qu’elle n’était qu’énergie. Je tentais de la voir, de la ressentir, de palper le souffle des arbres, la vivacité du ruisseau. Je tentais de faire un avec elle.

Un jour, sans intentions, alors que je la regardais, je me surpris à m’adresser à elle en pensant nonchalamment :

  • (Et toi, connais-tu Dieu?)

Et de m’entendre penser instantanément :

  • [(oui !!)]

J’esquissai un sourire en me disant que je me mentais et me levai pour retourner à la maison.

Plus je me questionnais, moins j’arrivais à me répondre et trouver de l’aide m’apparut évident. Mais vers qui me tourner? L’occident d’où j’émergeais n’avait aucun soutient adéquat à présenter. Aucun maître à l’horizon pour me montrer où regarder afin d’orienter ma recherche, aucun soutien pour me réconforter dans mon questionnement existentiel.

D’un côté la pensée scientifique qui dirige celui qui questionne en dehors du cadre vers un soutien psychologique, l’affublant de la honte de celui qui consulte parce que personne ne peut l’aider, parce que le vide qu’il ressent face à une absence de réponse est perçu comme une détresse dont il est impensable qu’elle ne puisse être entendu ailleurs que par un spécialiste de la conscience, un spécialiste du «Je», un spécialiste de l’ego.

De l’autre côté, un soutien religieux, plein d’écoute et d’empathie, mais qui n’offre que des réponses toutes faites, réponses retournant au livre d’où elles proviennent, livre qui guide, qui parle, mais qui demande la foi, livre qui ne dispose d’aucun fondement rationnel. Et je ne parle pas d’un livre en particulier, pas plus d’une religion plus qu’une autre. L’on pourrait m’expliquer le monde de mille façons, d’une logique impeccable, si je n’ai pas accès à l’assise, comment puis-je être en mesure de reprendre le raisonnement pour miens et d’en tirer les mêmes conclusions?

En d’autres termes, si la science m’offrait un chemin sans repères menant à une compréhension d’une connaissance et que la religion m’offrait des repères vers une connaissance sans compréhension, ni l’une ni l’autre n’était en mesure de fournir un fondement à mon action et ne me permettait d’opérer un choix logique.

C’est alors que j’entrepris de refaire la lecture de mes bouquins scolaires de philosophie. J’avais étudié quelques auteurs et quelques courants philosophiques lors de mes études au collège, mais tout était brumeux dans ma mémoire. Les méditations métaphysiques de Descartes furent ma première démarche philosophique. Quelle platitude ces écrits. Je n’étais pas fait pour aimer ces leçons. Je n’avais pas d’intérêts jadis, et n’en avais aucuns encore aujourd’hui. Je me forçai pourtant à finir le livre.

Désabusé, je ne lus plus de philosophie pendant un certain temps, pas plus que je retournai faire de la méditation. Je me contentais de travailler, de regarder des films, de me reposer l’esprit, de m’évader. Bref, je fuyais encore. Je songeais parfois à l’image de cette porte qui ne semblait pas advenir, étant à la fois tout près de mon esprit et si loin de sa réalisation, je me disais que j’étais encore bien loin de fonder mon engagement. Je ne cherchais plus, je tournais en rond sur le seuil, m’interdisant de le quitter, de peur d’être séduit par le tourbillon de la vie et de ne voir cette porte qu’en souvenir de m’avoir abandonné.

Quelques mois passèrent, d’abord l’automne, puis l’hiver. Puis je repris mon courage et fis la lecture de Jean-Paul Sartre. Suite à cette lecture, je me sentis coupable.

Sartre définit l’individu par ses actions. Il n’est pas ce qu’il croit être, mais il est ce qu’il fait. Et moi qui ne faisais rien de concret. Pas d’enfants, un petit boulot et beaucoup de divertissements. Mais ce livre éveilla en moi quelque chose ; le goût de la philosophie. Les questions se ravivèrent instantanément ; il m’avait redonné faim. Le problème en philosophie est que la satiété n’existe pas. L’esprit reste affamé devant un menu intarissable.

Je savais que pour passer le seuil, il fallait que je retourne à l’école. Mais étudier quoi? J’avais envie de tellement de choses et mes questions ignoraient les cloisonnements du savoir. Ce n’est qu’après avoir constaté ma faiblesse d’esprit face à certains ouvrages philosophiques dont je n’arrivais même pas à saisir l’introduction que je me résignai à l’étudier sérieusement. Je ne serais pas philosophe, bien que chaque individu qui réfléchit sur la réalité soit un peu philosophe. Je ne serais pas non plus moine, malgré un fort penchant pour la spiritualité.

L’été arriva et le temps de la méditation revint. Cet énorme rocher plat autour duquel serpentait le ruisseau et dont le fond est lissé par une couverture d’algue visqueuses m’attendait, impassible, immuable, solide. Naturellement, après quelques minutes à contempler l’eau, une question me vint à l’esprit :

  • [(Qu’est-ce que nous?)]

Je me retournai en moi : il y a l’intérieur et l’extérieur. Je suis dans l’extérieur, mais je me situe à l’intérieur. La réalité n’est pas mon intérieur mais mon extérieur. C’est de l’intérieur que je défini l’extérieur, mais c’est l’extérieur qui me définit. Qu’y-a-t-il entre les deux? L’un est relatif à l’autre, mais qu’elle est cette relation qui les unis? Puis, je posai la question.

  • (Qu’y-a-t-il entre toi et moi?)

Je faisais ce raisonnement les yeux mi-clos, lorsqu’il me prit l’idée de regarder entre la réalité et moi. Difficilement, je fixai mon attention entre le point focal et un peu plus loin que le bout de mon nez.

Après un certain temps, alors que je me concentrais, mon regard fixé sur la réalité comme si elle était une surface plane, sans profondeur, elle se mit à bouger ; elle se scinda en quatre parties mouvantes. J’allais refaire le focus lorsque je sentis dans mon ventre de l’énergie qui tournait. Je me concentrai sur cette sensation et le rocher sur lequel j’étais assis se mit tranquillement à tourner sans réellement tourner.

Je savais qu’il ne tournait pas, mais il semblait tourner. La réalité, cette toile qui était devant mes yeux, était séparée en trois bandes horizontales qui semblaient fluides l’une par rapport à l’autre. Le ciel semblait voguer vers la droite, les arbres vers la gauche, l’eau devant le rocher vers la droite, le rocher vers la gauche, et dans mon ventre une contre rotation en rapport avec le rocher. J’ai cru un instant que je ressentais la rotation de la terre. Puis la tête me tourna, je perdis le focus et tout s’immobilisa.

La réalité n’était-elle qu’une illusion? La profondeur avait pourtant momentanément disparue. Ce qui constituait son tout n’était-il que relativité et le mouvement sa forme? Qu’y avait-il au-delà de la toile?

La seule constante qui persistait était la conscience du phénomène. L’objet n’était pas distinct du sujet, mais il restait une relativité de l’un à l’autre, tel le corps à l’esprit. Il n’y avait ni je, ni réalité, il n’y avait que la relation entre les deux : il ne restait que nous. « Nous » devenait singulier, voire même subjectif. Avait-il sa propre conscience, sa propre volonté?

Partout où je posais mon regard, je ne percevais plus que nous, que cette relation qui unit. J’étais prisonnier de cette perception relative et ma seule défense était l’état d’esprit dans lequel je me trouvais. La réalité ne devenait plus l’objet de ma spéculation. Elle pouvait me provoquer ou m’émerveiller. Je me sentais complètement démunis face à elle et pourtant je prenais conscience qu’elle n’avait d’emprise sur moi que si je lui permettais d’en avoir. J’avais en moi la volonté de regarder le monde sous différents angles, avec un état d’esprit défini, voire même avec les yeux du nous.

Je tentai à plusieurs reprises de répéter la fluidité du réel, mais dès que sa rotation commençait, je sentais une contre rotation d’énergie en mon ventre qui ramenait la stabilité presque instantanément. L’été pris fin sur cette réalisation. J’avais été accepté à l’université et l’automne serait l’apogée de ma mort, le début de ma nouvelle vie dans une nouvelle ville vers de nouveaux horizons.