Chapitre 19

Je continuai sur cet élan occulte jusqu’à ce que la neige commence à fondre. Je manquais d’argent en ce début de printemps et je me trouvai un emploi dans une compagnie de service. Cet emploi m’obligea à acheter une voiture car il demandait de me promener partout dans la province. Je trouvais difficile de me retrouver sur différents lieux à chaque semaine car chacun d’eux portait une énergie différente et il me fallait toujours quelques jours pour que cela s’harmonise.

Je me promenais donc dans les différentes industries  et il m’arrivait parfois d’avoir de la difficulté à effectuer mon travail et à rester concentré car j’avais aussi à gérer les différentes présences qui dominaient les différents lieux. Dès que je débarquais de la voiture et que j’installais mes outils à l’endroit où je devais effectuer une réparation, il ne se passait pas une minute avant que je ne ressente de petits tremblements sous mes pieds. Je savais alors que j’étais sur le territoire de quelqu’un d’autre et que j’étais en confrontation. Probablement une confrontation d’allégeance. Non pas que c’était un territoire habité par un démon, mais plutôt par une entité qui n’était pas complètement dans Ses bonnes grâces. Du moins, c’était les conclusions que j’en tirais. D’ailleurs, savais-je ce qu’était un démon?

À ces discrètes vibrations sous mes pieds correspondait toujours une visite d’une personne. Souvent quelqu’un qui venait simplement vérifier qui était là. Jamais un mot, qu’un bref regard, souvent mécontent. La seule fois où j’effectuai un travail en dehors de la province, j’eus droit à une terrible morsure à l’aile droite. J’en ressentis l’effet pendant presque trois jours. Je crois que le Pape Jean-Paul II avait dit que le Québec était une terre sainte; il devait avoir ses raisons de le dire.

Au printemps, alors que je mangeais dans un restaurant, je levai les yeux vers une télévision qui était accrochée derrière le bar. Il s’agissait d’un reportage sur le Pape. Lorsqu’ils montrèrent l’image du vieux Pape avilit sur son siège, je vis rapidement derrière lui ce que je pris pour la faucheuse. Elle semblait supporter sa tête, comme si elle le maintenait en vie. Je vis le regard du Pape et ses yeux m’apparurent d’un  rouge clair. La serveuse vînt prendre ma commande et lorsque je regardai la télévision de nouveau, le reportage était terminé. Ce Pape était vieux et il ne lui restait plus beaucoup de temps à vivre. Il est dit par les croyants que le Pape de l’Église Catholique Romaine est le représentant de Dieu sur terre…Mais Kéther, la volonté par laquelle est perçu le monde manifesté, était-elle vraiment à Rome?

Quelques temps plus tard, on annonçait le décès de ce Pape et les élections toutes proches de son remplaçant. À la mi-avril, un nouveau Pape était élu. Je prenais cela gravement. Cette élection m’apparaissait maintenant comme absurde…l’élection par l’Esprit Saint. Tout cela se montrait comme une pure politique.

Le mois suivant, alors que j’étais en visite chez mes parents, je fus de nouveau pris par d’étranges tremblements. Cela ne provenait pas du sol. Ce n’était pas la première fois que j’éprouvais cette expérience et je savais, juste à la pression que je ressentais au niveau du plexus solaire que ce n’était pas une indigestion ; j’avais de la visite. Je ne sais toujours pas de quelle visite il s’agit, mais je sais que chaque fois, ce n’est pas pour  dire bonjour. Quelque chose se préparait et ce devait être de grande envergure puisque je n’arrivais plus à lire la feuille que je tenais tellement je tremblais.

Chaque fois que je me retrouve en situation d’oppression ou de ce que je crois être un combat spirituel, je me sens comme un toxicomane qui reçoit sa dose après avoir passé un certain temps loin des présences angéliques. Il y a une certaine jouissance à considérer que sa simple présence au monde dérange. Il y a une satisfaction d’être, en quelque sorte, unique. Je m’allongeai donc, car il était déjà tard dans la nuit, et je me concentrai pour retrouver mon bien-être et reprendre le contrôle de mes énergies. Ce n’était qu’un mauvais moment à passer, comme à chaque fois.

Puis, j’entendis comme un coup de poing sur une table accompagné du bruit d’un bol qui tourne sur cette table que l’on a bousculée. Je sentis ensuite une énergie agréable qui vint se poser au-dessus de moi et presque instantanément, il y eu un bruit de serrure au niveau de ma cuisse. À ma grande surprise, ce que considérai comme un cilice s’ouvrit, la présence s’engouffra en moi et le cilice se referma aussitôt en un autre déclic.

À cet instant même,  je ressentis une intense énergie au niveau du front. Elle devait bien faire deux centimètres de diamètre. Sur l’instant, je ne pris pas conscience de ce que cela représentait. Je me concentrais en ce seul point, croyant que si je cessais, cette sensation disparaîtrait. Je m’endormis seulement au petit matin, épuisé.

Au fil des jours, la présence constante de cette énergie au centre du front  me fît me rendre à l’évidence ; c’était le troisième œil, le chakra du front, l’Ajna. Sa présence, son caractère énergivore tant sur le plan physique que sur le plan de la concentration, cette perturbante sensation vive et perpétuelle au milieu du front m’incommodait grandement. Encore là, je scrutai internet pour de l’information.

Ajna signifie Autorité. Prise de conscience et connaissance intérieure directe de la réalité. Il est situé entre les sourcils. Ajna représente la zone de transmission des sens subtils. Siège de tous les processus de prise de conscience. Associé à l’hypophyse, il gouverne les fonctions extrasensorielles. Lien entre la conscience et les facultés supérieures du cerveau, il est le siège de l’âme. Très puissant, ce centre éveille la force créatrice de l’être.

Les grands NADIS Ida et Pingala croisent en Ajna, ainsi la physiologie de ce chakra est très complexe : il gouverne tout le système endocrinien, l’intellect et la mémoire. C’est par le « troisième oeil » que passe la force créatrice de la pensée, la force du « Verbe ». Plus l’être évolue, plus il prend conscience de ce pouvoir créateur.

Ce chakra n’est « ouvert » (positivement) que chez très peu de gens, car son ouverture va de pair avec une forte évolution de la conscience, et donc un gros travail de recherche spirituelle. Mais cette « ouverture » n’est pas nécessaire, et il peut fonctionner harmonieusement (être équilibré) malgré un faible développement.

Clarté d’esprit, capacité de concentration, conscience de l’énergie, altruisme, intuition et prémonitions font partie des qualités apportées par un développement harmonieux de ce chakra, ce qui améliore la vision intérieure, donnant accès à tous les plans subtils de la réalité.

Mes sensations étaient décuplées et j’avais un surplus d’énergie. Je commençai à me réveiller au lever du soleil, réglé comme une horloge sur celui-ci et  à avoir des ressources pour me coucher tard le soir. J’avais de la difficulté à m’endormir car ce qui n’avait été qu’une simple luciole dans ma tête à l’hôpital était maintenant une lumière suffisamment claire pour me tenir éveillé lorsque j’avais les yeux clos.

Je devais néanmoins continuer à travailler. À faire semblant que tout était sous contrôle et que j’étais en tout point normal. Mais j’étais perturbé. Qu’est-ce qui était descendu en moi? Car les conséquences m’étaient visibles. Je me sentais gros, comme si j’irradiais ; ma présence était plus dense, renforcée. Un phénomène découlait directement de cette présence accrue. Il arrivait parfois qu’une entité semble rappelée d’ailleurs, comme si elle devait se présenter à moi. Il semblerait que les âmes soient liées entre elles de l’intérieur, par un lien, comme si une entité vivait au travers de l’être, tel ce qui était descendu en moi et qui vivait maintenant à travers moi. Mais je ne disposais que d’une seule fenêtre sur le monde alors que je constatais à leur rappel que certaines semblaient pouvoir être ailleurs, semblait disposer de plusieurs fenêtres d’actualisation, de plusieurs yeux pour contempler et agir sur le monde. Il y avait toujours un bref mouvement d’énergie autour du corps, une espèce de vent d’énergie derrière la personne et qui précédait cette venue. Dans les yeux de certains, on voyait un bref étonnement, pour d’autres, le jeu d’acteur était parfait.

Pour mes collègues de travail, rien n’avait changé. Soient ils étaient déjà là, soit ils se possédaient en propre. J’avais vu dans un film que certaines âmes sont imprenables, protégées. Je continuai donc aussi à travailler comme si de rien n’était, cachant le fait que j’avais maintenant atteint l’éveil, que j’étais maintenant un des nombreux bouddhas qui peuplent la terre.

Car il avait fallu que je me renseigne. Je n’étais pas « LE » Bouddha, puisque celui-ci était le bouddha historique. Mais l’éveil du troisième œil témoignait de lui-même cette étape que je franchissais. Selon le site de l’Université Bouddhique Européenne,  le terme « buddha » est un adjectif qualificatif. Il désigne une qualité propre à un certain type de personnes. Plus précisément, il sanctionne une expérience : l’Éveil, « la buddhi ».

Il existe ou peut exister de très nombreux bouddha : Il y en a eu dans le passé, il en existe à notre époque, il y en aura d’autres à l’avenir. Le Bouddha historique n’est que l’un de ces nombreux bouddha, particulièrement remarquable et digne de vénération, mais qui partage avec tous les autres bouddha la même caractéristique : celle d’avoir atteint l’Éveil.

Mais cet éveil amena aussi son lot de contraintes pour un petit occidental qui doit aller travailler presque tous les matins. Lorsque je fermais les yeux, je pouvais percevoir l’énergie des choses. Lorsque je me sentais mal, je fermais les yeux et j’étais en mesure d’identifier la source d’énergie qui me perturbait. Mais le soir venu, cette lumière ne disparaissait pas. Elle était d’un jaune doré et semblait émaner de mon front. Je sentais cette pression et cette énergie presque brûlante qui irradiait ma conscience vers l’intérieur. Je commençai à éprouver de la difficulté à m’endormir et à avoir des nuits complètes. Le réveille-matin était devenu un supplice. Parfois, je pouvais rester des heures à contempler cette lumière intérieure. Perdu dans mes pensées sur le monde, j’avais l’impression de me déplacer, de voyager de l’intérieur, aveuglé par cette lumière.

L’été bien installée, l’on me laissa quelques jours pour prendre congé. Je retournai dans mon village natal en région pour passer quelques jours. Le premier soir, alors que je ne trouvais pas sommeil, je décidai d’aller marcher le village pour passer le temps. La nuit était fort avancée lorsque je croisai une femme qui me regarda un peu effrayer, me faisant un petit signe de tête en continuant son chemin.

Je continuai à marcher et environ une heure plus tard, je la vis au loin de nouveau. Sa silhouette était reconnaissable à sa démarche quelque peu boiteuse. Était-ce Zoé?

Comme je l’espérais, je la croisai de nouveau. Cette fois, j’eus droit à un sourire. Ma marche se termina sur ce sourire et je retournai à ma chambre pour tenter de reprendre des forces avant le lever du soleil qui, immanquablement, me réveillerais avec ses premiers rayons, que je ne les vis ou non.

Le deuxième soir, alors que je me trouvais en pleine lumière intérieure, je me levai exaspéré de ne pouvoir trouver encore une fois le sommeil et parti de nouveau marcher le village. Verrais-je Zoé ce soir encore?

J’écumai les rues une à une, n’ayant pas d’orientation. Je me dirigeai vers l’église lorsque je reconnu sa silhouette au loin. Elle venait vers moi. Je ne changeai pas de chemin, elle non plus. Arrivé à ma hauteur, je me risquai quelques mots :

  • Je ne suis pas le seul qui ne trouve pas le sommeil…

Petit rire de gêne. On continu à marcher chacun dans notre direction. Plus tard, je la revois de nouveau. Cette fois, elle change de chemin pour venir vers moi. Arrivé à ma hauteur, elle s’arrête et me demande :

  • Est-ce que vous me chercher?
  • Ça dépend de qui vous êtes.
  • Je suis Lorraine, comme la ville !!
  • (…comme la ville…)

J’étais tout sourire. Était-ce une coïncidence? C’était la deuxième fois qu’elle se présentait ainsi. Je la regardai dans les yeux mais je n’y voyais pas la moindre ressemblance. Comme les chemins de l’Éternel sont impénétrables, je décidai de me fier à mon intuition sur la ville et je lui demandai si elle voulait bien marcher en ma compagnie.

Alors que nous marchions en discutant, nous passâmes devant la boutique de location de vidéo. En vitrine, une affiche d’un film où l’on pouvait lire en gros : Balle de match. Je considérai cela comme le coup final porté à cet adversaire que je ne pouvais atteindre, à cet adversaire qui était toujours en sa compagnie, à cet adversaire qui s’accaparait une place qu’elle semblait m’avoir réservé.

Je marchais à ses côtés alors qu’elle me racontait ses origines des vieux pays, de la Bretagne d’où elle descendait, de la vie qu’elle menait au village, de sa foi. Alors que le soleil se levait, elle eût ces mots étranges :

  • Je suis contente de t’avoir rencontré. Je me sens en sécurité à tes côtés. On se revoit bientôt? De toute façon, on est ensemble dans quatre ou cinq ans. Tu te souviens?
  • (…)

Je ne savais pas quoi répondre à ces dires. Je la raccompagnai et le chemin restant, je me demandai réellement qui elle était. Elle semblait appartenir au passé, comme si elle était vraiment cette âme de Bretagne, comme si elle était vraiment Zoé, sans pourtant avoir la bonne fenêtre sur le monde. Est-ce le pourquoi que je ne pouvais la reconnaître? Je songeais doucement sur mes derniers pas :

  • (…Zoé…)
  • (…l’âme du monde…)

Lors de mon dernier soir au village, je me préparai pour une autre nuit de marche. Je rencontrai Lorraine très tôt. Devant un restaurant où nous passions se trouvaient des gens qui discutaient. Elle me prit par le bras. Plus loin elle me confia qu’elle avait toujours peur lorsqu’elle rencontrait des gens tard le soir. Mais lorsqu’elle m’avait rencontré, elle n’avait eu nullement peur.

Je ne savais pas de quoi l’entretenir. Il y avait un fossé de réalité entre ce que je voulais dire et ce qu’elle était réellement, entre ce que j’étais en droit de parler et les questions qui m’habitaient. Puis, elle s’arrêta pour me demander :

  • Je sais que je vais paraître folle. Mais il faut que je te le demande…Est-ce que tu es Jésus?
  • (!!!)
  • D’ailleurs, tu sais, Jésus est mort il y a presque deux mille ans.
  • Je sais, mais il est censé revenir, non? Tu ne crois pas que Jésus va revenir?
  • En fait, je crois que de tout temps, il apparaît des maîtres comme Jésus l’était. Il y a eu Bouddha, Krishna, Jésus, Muhammad et encore, ce ne sont que les plus connus.
  • Tu es sûr que tu n’es pas Jésus?
  • S’il y a une chose dont je suis sûr, c’est bien de ne pas être lui.

Nous avons marché encore quelques minutes, mais le malaise était palpable. Je pris congé d’elle et retournai vers ma chambre. L’audace dont elle avait fait preuve m’avait perturbé. Bien sûr, je savais que je n’étais pas Jésus. Mais elle était la première personne à se demander si je l’étais. Qu’est-ce qui avait pu lui faire croire une telle chose? Bien que j’avais tout abandonné pour, comme lui, faire la volonté que je croyais devoir accomplir, la volonté du nous, j’y mettais toute ma volonté. Mes ailes m’avaient donné la preuve que le chemin que j’empruntais était le bon, qu’un jour la vie que j’avais perdu me serait rendue. Je me devais d’être patient, d’endurer les épreuves que le chemin demandait, qu’elles soient de l’ordre matériel ou psychologiques, que ce soit la pauvreté qu’elles demandaient ou le regard des autres à porter, je me devais de garder la foi. Mais je savais aussi que celui qui marche dans les pas d’un autre ne laisse jamais de trace. C’est pourquoi j’accomplissais la tâche que je croyais devoir faire selon mon propre chemin, selon mes acquis, mais en donnant tout ce que j’avais, jusqu’à mon temps.

Le terme religion vient du latin religio qui est apparenté au verbe latin religere qui signifie « reprendre pour un nouveau choix », « revenir sur une démarche antérieure ». Ainsi, dans ma genèse religieuse, le fait d’interpréter la parabole des talents sous l’égide de la culpabilité rendait la mort de ma propre réalisation très présente. Cette culpabilité me servait constamment de rappel. Car lorsque la voie empruntée n’est pas réactualisée quotidiennement, elle est un abandon face au défi que la vie propose de témoigner. Cette culpabilité se vit à chaque jour et chaque jour vécu dans le choix conscient, elle est libération au sens de religere, de reprendre cette culpabilité de nouveau, puisqu’elle n’a pas lieu d’être, tout en étant le lieu où être ce n’être pas est quotidiennement garant d’un authentisme et de joie.