Chapitre 17

  • (Le café d’hôpital est vraiment atroce…)

L’on nous réveilla à huit heures pour prendre le petit-déjeuner. Je ne sais pourquoi, mais j’engloutis tous ce qu’il y avait sur mon plateau. J’eus ensuite à attendre mon tour pour aller au fumoir qui ne contient que deux places. J’y rencontrai Elizabeth, une vieille femme à la bouche édentée qui ne vous regarde que du coin de l’œil d’un air méfiant. Je n’y portai guère attention et me régalai de cette première cigarette matinale qu’accompagnait une trop petite tasse de cet affreux café.

Au cours de l’après-midi, alors que je marchais tranquillement le carré, j’arrivai devant celle qui ressemblait à Mam’selle Zoé. Elle ne cessait de demander à un homme où il l’avait caché. Sans m’écouter, je demandai à l’homme de le lui rendre, peu importe ce dont il s’agissait.

Il devait faire un peu plus de six pieds et avait une carrure de joueur de hockey. Je m’approchai et le regardai fixement dans les yeux.

  • Je ne te le redemanderai pas deux fois. Tu lui redonnes!

Il fît un pas vers moi et me regarda fixement dans les yeux. Je levai la tête. Après quelques secondes, l’énergie commença à vibrer autour de moi. Comme je ne bronchais pas, il fît un pas de recul, plongea la main dans la poubelle près de lui et rendis sa bible à la jeune demoiselle. Elle me regarda tout sourire, un simple merci, et retourna à son lit. Tout le reste de la journée, j’aurais voulu aller lui parler. Le lendemain, on la transférait d’unité.

Je commençai bientôt à m’impatienter et à poser des questions sur le pourquoi je ne pouvais pas partir. Tout ce que j’obtenais comme réponse était que l’on me gardait sous observation. Mais qu’y avait-il donc à observer? Je m’installai sur mon lit et commençai à observer. Si la réalité me parlait, avais-je à voir autre chose que je n’avais pas encore vu? Je regardai chaque personne plus attentivement. Le premier détail que je perçu était que quelques infirmiers et quelques infirmières portaient un anneau deux couleurs semblable au miens. Ensuite, je remarquai qu’un des patients faisait des mathématiques. Un autre était en survêtement de sport. Un se promenait avec ses pièces de monnaies et il y avait l’armoire à glace qui lisait la revue sur les « Fantastic Four ». C’étaient les seuls hommes sur l’unité, sans compter la chambre d’isolement. En dehors du grand, ils représentaient tous une partie de moi. J’étais sportif, j’aimais les mathématiques et j’avais un rapport avec la religion.

À ce moment entra une nouvelle patiente. Elle ne devait pas avoir plus de seize ans. Même sourire complice. J’allai lui parler dans la journée. Aussitôt près d’elle, je sentis une langoureuse énergie s’installer entre nous. Je sentais une connexion lascive au niveau de mon  ventre dès que j’étais près d’elle. À vrai dire, je ne savais pas qui elle était vraiment, mais cette sensation m’était plus qu’agréable. Je savais qu’elle était trop jeune pour moi, mais je ne pouvais m’empêcher d’avoir le goût de cette sensation. Elle fît la connaissance des autres patients et se lia d’amitié avec les trois jeunes hommes que je considérais représentatif de ma personnalité. Elle passait un peu de temps avec chacun, et comme j’aimais bien être en sa compagnie, je passais aussi un peu de temps avec eux.

Jean-Philippe passait son temps à faire des mathématiques. Pendant le temps qu’il ne faisait pas de calculs, il parlait du mystère du monde ordonné par le grand architecte. Tout avait une fonction, tout avait une mesure. L’univers n’était ni en expansion, ni en contraction. Nous étions dans l’un ou l’autre du mouvement de sa respiration. Probablement que nous étions présentement dans une phase de son expansion, donc dans l’expiration de son souffle.

Julien me faisait rire. Il disait que les pièces de vingt-cinq sous qu’il plaçait entre ses lacets était pour éloigner le Satan de sa maison. Il m’expliqua qu’en ésotérisme, le corps est la maison de l’âme et que le chiffre vingt-cinq est le carré de cinq, qui est un nombre démoniaque. Il en plaçait un à chaque pied afin de s’assurer d’une protection maximale. Il était aussi d’accord sur le fait que l’univers était bâti sur les nombres, mais que ceux-ci avaient tous une signification cachée.

Marc-André était celui qui faisait rire Anaïs. Il était simple et avait toujours une blague à portée de main. Il aimait surtout regarder les infirmières. Alors que nous étions tous les quatre à marcher autour du carré, l’interphone annonça de nouveau un code blanc. C’était l’homme que j’avais défié pour la bible de Mam’selle Zoé. Il avait fermé la porte de sa chambre et refusait de l’ouvrir. Lorsque nous arrivâmes les quatre devant sa chambre, il s’écria :

  • C’est eux!! Ce sont les quatre fantastiques!! Ne les laissez pas s’approcher de moi!! C’est écrit dans mon horoscope!! Mon horoscope me le dit, il parle de moi!! Ne les laissez pas m’approcher!!

Les préposés tentaient d’ouvrir la porte alors que le patient nous regardait apeuré, s’appuyant sur sa porte, le visage collé à la vitre. Après plusieurs tentatives, les préposés réussirent à entrer et un infirmier piqua le patient. Ils le gardèrent quelques minutes sur le sol et une fois calmé, ils le couchèrent sur son lit et il s’endormit.

J’avais un petit sourire en repensant à ce qu’il disait à propos de son horoscope. Moi je le croyais. Après quelques jours, je ne faisais que penser à Anaïs et un lien s’établissait presque instantanément entre nous. Je sentais comme un fluide d’énergie partir de mon ventre, sillonner le carré et lorsqu’il la retrouvait, je sentais mon ventre irradier de chaleur. Lorsque je la croisais dans le corridor, je la voyais longer le mur, comme pris d’un désir dont elle se languissait. Nous échangions des regards interdits et continuions notre marche jusqu’au prochain tour.

J’avais de la difficulté à rester dans ma chambre. Chaque fois que je m’allongeais sur la civière, je me sentais fiévreux et mes forces m’abandonnaient. Il m’était impossible de me reposer. Je remarquai que ma fièvre commençait chaque fois que Marc-André venait s’allonger. J’avais l’impression qu’il aspirait mon énergie. Je commençai à être épuisé. J’étais tellement sûr que la raison de mon mal-être venait de mon co-chambreur que je commençai à insister pour être transféré de chambre. Ce fût lors d’un après-midi, alors que je me sentais presque agoniser et que je commençai à gémir sur ma civière que l’on me prit au sérieux. L’on me transféra pour une journée à l’urgence, avant de me monter à l’étage. Ils placèrent près de ma civière un homme en permanence chargé de ma surveillance. Je le regardais de loin, et il me regardait. Je ne voulais pas lui parler, mais il insistait pour me sourire. À un certain instant, il s’approcha pour me parler. Dès qu’il me toucha l’épaule de sa main, je me mis à hurler et à crier pour qu’il s’éloigne. Un infirmier vînt rapidement vers moi pour voir ce qui se passait. Je lui criai d’interdire à cet homme de s’approcher de moi de nouveau.

Dès qu’il m’avait touché, j’avais sentis ma gorge s’enfler instantanément. J’avais de la difficulté à respirer. Était-ce un démon ou autre chose? J’étais hors de moi. Je ne comprenais pas. Je le fusillai du regard en me touchant la gorge. Il continuait d’insister de sourire. Après la visite du médecin, il m’informa que j’avais les amygdales très enflées et me prescrit des antibiotiques. Je n’arrivais pas à croire qu’un simple touché avait pu causer cette inflammation. J’étais donc vulnérable… L’on me transféra au cinquième étage au petit matin.

Arrivé sur l’étage, après avoir franchis une autre porte verrouillée, on m’installa dans une chambre avec une autre personne. Il arriva bientôt et dès que nous nous sommes regardés, nous nous sommes souris. Je le reconnaissais. C’était le même homme à qui il manquait l’avant-bras au tribunal. Comment? Je n’en avais aucune idée. Pourtant, non parce qu’il avait aussi les yeux bleus, je reconnaissais à qui mes yeux souriaient. Le truc le plus drôle était qu’il avait le bras dans le plâtre. Comme quoi les choses s’amélioraient.

Alors que je défaisais mes bagages, il vit deux livres que je posai sur la table. Il me demanda à les voir. Il s’agissait de deux romans. Lorsqu’il vit que l’un d’eux était l’Odyssée, un roman grecque relatant l’épopée d’un héros qui tarde à revenir chez lui et qui subit  le courroux des dieux qui tentent de le perdre, il m’invita vivement à commencer par ce dernier. Je remarquai qu’il insistait grandement…presque trop. Cela me parût étrange, mais l’arrivée d’une infirmière changea la conversation.

Sur cet étage, après quelques jours de comportement normal, il était possible de recouvrir tranquillement ses privilèges. Cela commençait par le droit d’aller fumer à l’extérieur sans imposition de temps. Puis, il était possible de troquer la jaquette d’hôpital pour un pyjama. Enfin, il était possible d’avoir ses vêtements. Chaque privilège nous rapprochait lentement de la sortie. Après deux jours, j’avais droit à un pyjama et l’homme au plâtre avait son congé. Il passa me dire au revoir et en lui serrant la main, je pris le temps de bien le regarder au fond des yeux. Il y avait quelque chose d’une joie impérissable au fond de ces yeux que je scrutais afin de chercher en quoi il m’était connu. Rien à faire, il y a de ces gens que l’on reconnaît…une autre vie peut-être…

Mais une question demeurait : pourquoi était-ce le même qu’au tribunal? Je ne comprenais pas. Était-il possible qu’il change d’apparence? À moins qu’il lui était possible d’habiter une autre « maison ». Cette histoire de maison m’intriguait parce qu’on avait tenté de me sortir de la mienne. Quelles pouvaient bien être les conséquences pour une maison d’en sortir son habitant. Était-ce justement qu’il était possible qu’elle soit habitée par un autre, comme dans ce cas-ci? Et si quelqu’un arrivait à chasser quelqu’un d’une maison, sa maison lui appartenait-elle? Devenait-elle une sorte de propriété secondaire? Tout cela me rappelait cette phrase de la bible où l’on parle du maître de la maison qui vient comme un voleur…

Je connaissais maintenant tous les patients de l’unité. Certains étaient ici depuis plusieurs semaines. Ils avaient tous leurs petites habitudes. L’une d’elle mobilisait la télévision et il n’était impossible de regarder autre chose que la programmation qu’elle avait choisie. Au moins, elle regardait les bulletins de nouvelles. Mais encore ici, chaque fois que je m’approchais d’une émission en direct, le commentateur semblait éprouver un malaise. Comme il n’y avait rien à faire pour faire cesser ce phénomène, j’en vins à éprouver aussi un malaise et cessai de regarder la télévision.

Un matin, après avoir fumé ma cigarette matinale sur le balcon, je rentrai à l’intérieur et je me sentis écrasé. Je sentais que l’on comprimait mon être de l’intérieur et que l’énergie qui se retrouvait normalement à la hauteur de ma tête se retrouvait à la hauteur de ma bouche. Après avoir tenté de me sortir de ma maison, voilà qu’elle était jaugée. Du moins, c’est la seule explication que je trouvai pour ce phénomène. Chaque matin, après la première cigarette, j’en avais pour dix secondes de jauge. Au début, c’était assez désagréable, puis ensuite, comme il n’y avait aucune conséquence, je trouvai cela amusant. Tous ces phénomènes me réconfortaient. Sauf pour la télévision.

Le problème de la télévision fût réglé par un vieux monsieur étrange. Monsieur Lowlaw regardait la télévision avec moi le soir. Il aimait manger mes croustilles et avait un porte carte remplis de cartes de visite de toutes sortes. Quand je lui parlais d’économie, il me sortait une carte de visite d’une chaîne de restaurant  en me disant qu’il me fallait étudier cela si je voulais comprendre l’économie. Si je lui parlais d’environnement, il me sortait une autre carte, et ainsi de suite pour tous les sujets que j’abordais. Un soir, alors que j’étais dans le couloir, il me fît signe de venir le rejoindre. Il fît un signe vers la télévision. Je m’approchai et vis à l’écran une vieille femme qui regardait une télévision. Lorsqu’elle levait la main, l’image de sa télévision devenait enneigée. La femme semblait en lien avec sa télévision, un peu comme moi. Puis il me dit :

  • Voilà, je crois que ton problème est réglé.

Je changeai de poste et effectivement, le problème semblait avoir disparu. Lorsque je me retournai tout heureux pour le remercier, il était déjà parti se coucher.

Les journées étaient longues même en ayant accès à la télévision et la venue de Julien sur l’étage fût très appréciée. Alors que nous regardions la télévision, une publicité d’un jeu vidéo que je connaissais passa à l’écran. Je reconnu l’un des personnages et mentionnai son nom :

  • Sephirot…

Aussitôt, Julien se tourna vivement vers moi en me demandant ce que j’avais dit.

  • C’est le nom du personnage du jeu vidéo que l’on vient de voir.
  • Ah, d’accord…

Sa réaction avait été tellement vive et soudaine que le lendemain, je décidai de demander une permission de sortie pour aller faire une recherche sur internet. Je trouvai ce terme en rapport avec la mystique juive et la géométrie sacrée. Je savais bien que sa réaction avait été anormale. Je passai l’après-midi à me renseigner sur le sujet.

L’arbre séfirotique est appelé l’arbre de vie. Chaque stade d’élévation spirituelle conduit à la découverte d’une nouvelle séphira et chaque séphira représente un état de contemplation d’un voile de la réalité. Il débute en bas par la séphira appelée Malkut, le monde manifesté, pour se terminer en haut par Kéther, la couronne ou la volonté. Chacune d’elle porte un nom, mais ce que je remarquai était la forme que cet arbre prenait. Je fis aussi une recherche sur la géométrie sacrée et trouvai ce qui semblait être un puzzle pour les internautes. Celui qui revenait le plus souvent était le cube de Métatron. Ce cube est constitué du sceau de Salomon, l’étoile de David, à partir duquel chaque sommet de l’étoile est relié par un trait, ce qui forme l’image d’un cube en perspective.

Je retournai à la page de l’arbre de vie et constatai que l’on y retrouvait presque la totalité du cube au cœur de l’arbre. Les seules séphiras qui n’en faisaient pas partie étaient Malkut, Kéther, Hokhmah, la sagesse, et Binah, la compréhension ou l’intelligence. Si le cube représentait la tridimensionnalité, j’en déduisis qu’autour gravitaient la sagesse, l’intelligence, la volonté et leur manifestation.

Kéther…la couronne…cela me faisait penser à la fois où la caissière avait regardée au-dessus de ma tête. Une auréole était-elle une couronne? Et la volonté…était-ce ce que j’avais obtenu lors de mon mariage spirituel? Et si c’était pour Kéther qu’il y avait eu des élections? Qu’était cette volonté? Était-ce la volonté divine qui prenait une volonté humaine pour percevoir le monde à travers elle pendant un mandat? Et si Kéther avait été donnée auparavant à une volonté ayant la capacité de se promener d’une maison à l’autre. Est-ce que cela signifiait que Kéther s’était promenée d’une volonté à l’autre, parmi les résidences secondaires de cette volonté? Et moi qui ne disposais que d’une seule maison, cela signifiait que Kéther avait maintenant un domicile fixe. Mais pourquoi cette couronne serait convoitée? Dans mon cas, je n’avais rien demandé. Peut-être devais-je simplement la garder. Peut-être me l’avait-t-on confié pour une bonne raison…Tout ce que je comprenais, c’était que Kéther faisait en sorte que l’on se montrait devant moi et que partout où j’étais, partout le monde se montrait tel qu’il était vraiment, non pas pour moi, mais pour Kéther. J’en profitait pour m’informer sur le chakra du ventre car c’était la seule hypothèse dont je disposais pour expliquer cette sensation lascive et l’impression d’avoir le ventre irradié.

Manipura signifie « La cité des Joyaux ».

Il est situé dans le plexus solaire, vers la pointe du sternum, et se connecte avec Sushumna entre les 9ème et 12ème dorsales. Manipûra est la zone de transmission de la conscience de l’énergie physique et de la température. Un Manipûra harmonieux équilibre la psychomotricité, règle les pulsions et le fonctionnement des idées. Il donne des personnes infatigables et vigoureuses pouvant mener à bien plusieurs actions de front.

Il est rattaché à l’élément FEU, symbolisant la lumière, la chaleur, l’énergie et l’activité ainsi que la purification sur le plan spirituel. C’est par lui que nous assimilons l’énergie solaire qui nourrit notre corps éthérique et donc notre corps physique.

Ce chakra est responsable pour une grande part de la qualité de nos relations sociales, nos sympathies et nos antipathies, ainsi que de notre capacité à vivre des relations émotionnelles durables. Notre état d’âme dépend en grande partie de la quantité de lumière que ce chakra va laisser pénétrer en nous. Si ce chakra est harmonieux, nous nous sentons ouverts, éclairés, joyeux. En cas de blocage, notre humeur est déséquilibrée et sombre.

C’est le centre où se situent le pouvoir et la volonté affirmée. Siège de la personnalité, il représente l’identification sociale et l’indépendance. Correspondant à la zone où les aliments se transforment en énergie, il est important qu’il soit ouvert car il est le passage de la source énergétique temporelle ou physique. Ce centre régit tout le système digestif. Il est considéré comme l’intermédiaire entre le corps physique et les corps subtils, point médian entre la Terre et le Ciel.

Quelques matins plus tard, en me rendant vers le balcon pour aller fumer, j’entendis quelqu’un jouer du piano dans la salle de repos. Personne n’avait encore joué de ce piano, c’était donc une nouvelle personne. J’allai vers la grande salle et trouvai une femme à la chevelure d’encre assise au piano. Elle jouait une musique simple, mais quelque chose d’harmonieux se dégageait de sa personne. Elle semblait baigner dans une aura aussi belle que sombre. C’est ainsi que je fis la connaissance d’Isabelle.

Je croyais connaître tous les patients de l’étage et leur chambre, mais la sienne semblait être apparue de nulle part. Comme si une chambre avait été insérée dans le couloir pendant la nuit précédant son arrivée. Chaque matin, elle sortait de sa chambre et se dirigeait vers le piano. Elle marchait en une espèce d’état de transe, des cheveux noirs formant une noire couronne éparse autour de sa tête, d’un pas léger qui ne semblait pas toucher le sol.

Son teint de peau était rosé et elle était très maigre. Lorsqu’elle était sur le balcon extérieur pour fumer, elle portait un manteau de fourrure court, noir, avec un col en léopard. Elle me donnait l’impression d’une lionne. Sur son étui à cigarette étaient collées de multiples croix. Je n’osai pas lui demander pourquoi, la réponse m’apparaissait évidente. Lorsqu’elle s’installait au piano, j’avais l’impression, à sa gestuelle, qu’elle ne faisait qu’un avec le piano. Non pas seulement avec le piano, mais il me semblait qu’elle était reliée directement avec la matière. Un soir, elle me prêta son baladeur pour que j’écoute de la musique.

Alors que j’allai la voir pour lui demander le nom de l’artiste que j’écoutais, elle me prit les mains, sans mots dire, pris une oreillette et commença à danser avec moi. Étrangement, nous étions tout à fait synchronisés, mais à l’envers. Elle me donnait l’impression de danser avec un miroir ; nous étions l’un et l’autre de chaque côté de ce miroir. Après la danse, elle m’invita dans sa chambre, bien que nous n’en ayons pas le droit. Elle m’invita à m’asseoir à côté d’elle et sans détour, elle me demanda :

  • Comment t’es-tu encodé?
  • (…!!!…)

Étrangement, je comprenais la question et j’avais une réponse.

  • Je ne me suis pas vraiment encodé, je n’ai simplement pas laissé de trace de ma compréhension dans la réalité. Ce qui n’est pas énoncé n’existe pas.
  • Je vois. Moi, ce sont mes enfants…

Je ne comprenais pas vraiment ce qu’elle voulait dire, mais je comprenais qu’elle avait eu besoin de confirmer cette notion de devoir cacher quelque chose, une révélation, de devoir se cacher à ce qui veut connaître. Je l’invitai à aller fumer.

Sur le balcon était déjà Julien. Dès qu’il vît Isabelle, il eut un mouvement de recul, éteignit rapidement sa cigarette et entra à l’intérieur. Je regardai Isabelle et nous nous esclaffâmes de rire. Je la regardais rire. Elle était heureuse. J’avais du désir pour elle. Alors que je m’absorbais dans ses yeux, elle cessa de rire et me regarda intensément. Elle s’avança et m’embrassa généreusement. Lorsqu’elle recula, je la regardai de nouveau. Elle me regarda et dit :

  • Je n’aurais pas cru cela possible. Quelqu’un comme toi et moi s’embrassant?

Alors que je la regardais sourire, ses traits commencèrent à changer. Son sourire s’élargissait de plus en plus et sa peau, devenant jaunâtre, commençait à rider. Je la regardais et je souriais. Je la voyais pour la première fois et, malgré les grandes probabilités que ce soit un démon, je la trouvais belle.

  • C’est bien la première fois que l’on me regarde ainsi.
  • Et pourtant, tu n’as rien à cacher…

Nous étions devenus très complice et passions toutes nos soirées ensemble. Son baladeur avait un étrange effet sur moi. C’était comme si j’entendais la personne chanter en plein milieu de ma tête. Je passais des soirées à écouter sa musique. Un soir, alors que j’étais étendu les yeux clos, je vis passer  une luciole bleu d’une oreille à l’autre par le centre de ma tête. Je ne sais si c’est dû à la musique ou au fait que ce soit elle qui me la donna, et qu’elle soit probablement un démon, mais à partir de cet instant, lorsque je mettais un baladeur et que je fermais les yeux, je voyais parfois voir de petites gouttes de lumières à l’intérieur de ma tête.