Chapitre 16

Nu!! Voilà, je le savais maintenant, j’étais nu. Aucuns moyens de me cacher, j’étais complètement nu. En d’autres termes, tout ce que je pouvais recelé de pensées intimes n’étaient en rien intimes. Probablement depuis toujours, et probablement la même chose pour tout le monde. Mais pire encore, je prenais conscience d’elles et je connaissais très bien celles qui me faisaient honte. Il était hors de question que je me masturbe. D’ailleurs, connaissant cela, lorsqu’Adam et Ève prirent conscience de leur nudité et décidèrent de la couvrir, il ne devait certainement pas s’agir de vêtements. Alors peu importe la façon dont ils se cachèrent, je comprends pourquoi  Dieu a tout de suite vu qu’ils étaient changés. Il est impossible de couvrir sa nudité. Je sais, j’ai essayé. Les seules solutions pour ne pas être nu sont soit de mentir constamment en entretenant un faux discours mental, soit de réussir à n’avoir aucun discours. Dans les deux cas, j’en étais incapable. Un texte du Talmud dit :

Fais attention à tes pensées car elles deviendront des paroles, fais attention à tes paroles car elles deviendront des actes, fais attention à tes actes car ils deviendront des habitudes, fais attention à tes habitudes car elles deviendront ton caractère, fais attention à ton caractère car il est ton destin.

Quand je prenais l’autobus et que je voyais une personne laide, je ne pouvais m’empêcher de le penser. Même chose pour un gros, une grosse, une vieille, quelqu’un de mal habillé, une fille trop sexy, et je ne parle pas des pensées devant une personne handicapée. Puis, je me souvins d’une de mes lectures. Il y était indiqué un exercice de la conscience. En utilisant un seul et même mot pour désigner toutes les choses qui perturbaient notre esprit, il était possible d’évacuer certaines souillures de celui-ci. Je ne me souviens pas du mot qui était utilisé, mais je commençai à chercher un mot par lequel je pourrais tout désigner. Je me souvenais qu’il devait être représentatif d’un profond sentiment positif, sans toutefois le nommer. Je me harcelai pendant une bonne semaine, surtout en prenant l’autobus, avant qu’un soir, je me souvienne de mon épisode de la fluidité du réel. Un terme sanscrit provenant de l’Inde me vînt alors en tête : « Maya ». La maya traduit la nature illusoire du monde. Je dus passer un bon mois à l’utiliser avant qu’il ne fasse effet.

Un matin, en allant acheter des cigarettes, je vis une femme se pencher pour prendre un truc et en lui regardant les fesses, le mot maya émergea en mon esprit. J’eus un petit sourire et un profond bien-être, car le mot traduisait une série d’images qui m’étaient venu à l’esprit, mais aussi la nature illusoire, éphémère et obsédante du sexe. Continuant dans l’allée, j’en vins à la conclusion que ma nudité était, d’une certaine façon, aussi illusoire. Pour cesser d’être honteux de mes pensées, je recommençai à vivre normalement. Et par là, j’entends avoir une sexualité active.

Entre-temps, je parvenais tant bien que mal à assister à mes cours. Chaque fois que je m’assoyais en classe, je sentais une force qui me tirait vers le haut. Ma présence était dérangeante. Je ne comprenais pas pourquoi l’on tentait de me sortir de mon corps. Était-ce commun? Était-ce une façon de chasser une présence angélique? Fonctionnait-elle parfois? Je ne savais. Tout cela me faisait penser à Viviane qui avait peur de s’installer dos à une vitre.

Pendant un cours en particulier, alors que j’étais au maximum de ma résistance, ou plutôt qu’il était impossible de me tirer davantage vers le haut, alors que le professeur parlait devant la classe, il me regarda au moment où il plaça le mot stupéfiant dans sa phrase. À ce moment, je vis ses yeux noir briller un bref instant. Était-ce à moi que ce commentaire était adressé? Je n’avais aucun mérite. Mais ce mot me fit comprendre que la constance de ma présence n’était pas chose commune. Je compris aussi qu’il se pouvait que je puisse accéder à certains endroits que d’autres ne pouvaient. Mais une question demeurait : qu’arrive-t-il lorsqu’une personne est sortie? Se pouvait-il que certains anges habitent en symbiose avec des humains et qu’ils soient parfois chassés? Si les possessions par les démons étaient possibles, pourquoi cette logique ne tiendrait pas pour les anges? Et à quoi pouvait-il servir de me chasser?

Puis arriva mon entretien à l’hôpital. Je donnai mon nom au bureau d’entrée, puis je pris un siège dans la salle d’attente. Avec tous ces malades autour de moi, je me félicitais d’avoir entraîné mon esprit à exprimer de belles pensées. Comme je ne passais toujours pas, je sortis fumer à l’extérieur. À la moitié de ma cigarette, une goutte d’eau tombant d’un glaçon attira mon attention lorsqu’elle atteignit le sol.

  • (C’est à moi.)

Je jetai ma cigarette et entrai. On m’appela aussitôt. J’étais heureux, juste pour cette goutte d’eau. Je sentais qu’on commençait enfin à se comprendre. Sur mon chemin, un journal avec un gros titre surplombant une photo de cachets de médicaments de toutes les couleurs étendues sur une table. Les seuls mots que je pus capter du titre étaient « comme des bonbons ». Dans la salle d’attente de la salle d’urgence psychiatrique je rencontrai une femme aux cheveux blond platine. Elle me regarda et commença à me parler :

  • Une fois je te dis, une seule fois c’est arrivé. Tu comprends?
  • (…!!!…)
  • Ça ne m’est arrivé qu’une seule fois. Avant, je ne l’avais jamais fait…
  • (De quoi parle-t-elle?)
  • (Est-ce à propos de notre nuit d’amour?)
  • (Était-ce une vierge du paradis finalement?)
  • (Mais pourquoi c’est elle qui me raconte ces trucs?)
  • Je l’aime. C’est pour ça que je l’ai fait.

On m’appela. J’entrai dans le petit bureau qui allait servir pour l’entretien. J’ai toujours détesté les psychologues. Peu importe ce que vous raconterez, ils trouveront toujours des squelettes dans un placard dont vous ne doutiez même pas l’existence, ils vous feront entrer dans leur grille d’analyse et vous mèneront aux conclusions de celles-ci. Je m’installai alors et je répondis à toutes les questions. Comme je n’avais encore aucune explication à donner pour expliquer mon geste, il fût décidé de me garder sous observation.

C’est lorsque l’on me demanda d’enlever mes vêtements pour enfiler la petite jaquette bleu d’hôpital que je commençai à perdre mon sourire. Je comprenais qu’alors, dans ma vie, j’aurais fait un séjour en psychiatrie. Je comprenais que maintenant, le Joseph que les autres pensaient que j’étais, celui que je pensais qu’ils pensaient que j’étais, celui-là, ne serait plus jamais le même dans leur esprit. Lorsque je les reverrais de nouveau, je saurais qu’ils ne penseraient plus celui que je pense être. Serais-je alors autre que celui que je pense être? Ne le suis-je pas déjà? D’ailleurs, au moment de remettre mes vêtements à l’infirmière, sais-je celui que je suis? Et suis-je celui que je commence à penser que je suis? De toute façon, jamais ils ne pourraient savoir celui que je suis devenu, encore moins celui que je suis….Mais qui suis-je…?…

On m’installa dans une petite chambre avec un jeune homme d’environ vingt ans. Je m’installai sur la civière et regardai le spectacle. Les infirmiers prenaient soin des patients et répondaient à leur demande. Je me levai pour faire le tour. À la salle où j’avais attendu le psychologue se trouvai un homme visiblement contrarié. Une femme parlait au téléphone lorsqu’il me décocha un regard de colère. Il vînt vers moi.

  • C’est le téléphone!! Je le sais!! C’est par le téléphone!!
  • (…!!!..)

Je continuai à faire le tour du bloc de psychiatrie. Passant devant la porte vitrée de ma nouvelle prison, une infirmière vînt ouvrir. Mon visage s’illumina. Une jeune femme aux cheveux brun coupé à la garçonne entra. Sa physionomie ressemblait trait pour trait à Mam’selle Zoé. Elle me regarda de ses yeux bleus et me sourit d’un air amusé. Je commençai alors à découvrir qu’en psychiatrie, il existe une complicité lié au caractère de la folie. Ce n’est pas toujours la démence extrême qui peuple ces endroits. Certains atterrissent ici après avoir pris de la drogue et avoir vécu un moment de psychose, un moment où ils ont paniqués alors que la réalité les entraînait dans des histoires de peur.

Pour Julien, c’était du domaine de la religion. Il plaçait des pièces de monnaies au travers de ses lacets en me confiant que c’était pour éloigner le diable. Pour Marc-André, c’était un excès de « peanuts », des comprimés d’amphétamine, qui l’avaient empêché de dormir pendant près d’une semaine. Après le cinquième jour, il racontait qu’il était en contact avec des motards criminalisés qui lui procuraient n’importe quelle drogue. Les parents de Jean-Philippe, que j’entendis parler à l’infirmière, racontaient qu’il était toujours enfermé dans sa chambre, qu’il lisait des livres de magie et qu’il racontait avoir des pouvoirs surnaturels. Hélène, pour sa part, vivait une réelle dépression. Elle pleurait sans arrêt. Mais pour tous ceux qui se retrouvaient ici avec un petit sourire en coin, je savais qu’ils s’étaient éveillés à quelque chose. Leur petit sourire signifiait qu’ils savaient quelque chose que les autres ignorent, qu’ils avaient découvert quelque chose, qu’ils avaient soulevé le voile de la maya. Une phrase me revînt en tête. C’était une phrase d’une déesse égyptienne qui disait : « Aucun mortel n’a jamais soulevé mon voile ». Oui, nous avions tous cela en commun et qui se voyait au premier sourire complice que nous échangions ; nous avions tous fait l’expérience et la découverte d’une autre réalité, et celle-ci nous avait tous perdu.

Continuant ma lente marche dans le couloir à quatre coins entourant le poste de garde, une voix se fît entendre à l’interphone.

  • Code blanc en psychiatrie. Code blanc en psychiatrie.

Je vis un préposé passer en courant devant moi. Je le suivis prestement vers la salle du téléphone. L’homme qui m’avait jeté un regard s’acharnait à démolir le téléphone. Il tira sur le fil, l’arracha, pris le combiné et frappa violemment le téléphone fixé au mur jusqu’à ce qu’il vole en morceau. Il hurlait de rage et frappait maintenant à deux mains.

  • Ta gueules!! TA GUEULE!!!

Lorsque le troisième préposé arriva, ils empoignèrent l’homme et le molestèrent sur le planché. Un infirmier arriva avec une seringue et le piqua dans une fesse. Après quelques minutes, l’homme s’est calmé et il fût conduit en salle d’isolement. C’est dans cette salle qu’est la civière où sont attachés les patients. Je souriais intérieurement, mais je me gardais bien de le laisser transparaître. Je me demandais ce qui avait poussé cet homme à détruire le téléphone. L’on ne m’y prendrait pas.

Lorsque l’ambiance se dissipa, je retournai à ma civière lorsque je vis une petite table où étaient posées des revues. Je commençai à feuilleter les couvertures. L’une montrait un reportage sur le futur bouddha. Il était question d’un jeune Indien de seize ans qui était immobile depuis plusieurs semaines au pied d’un arbre, jeûnant et méditant comme le Bouddha Gautama l’avait fait deux mille cinq cent ans avant lui. Une autre montrait la sortie d’un film prochain, les « Fantastic Four » que je connaissais par les bandes dessinées de super héros que je lisais étant enfant. Il y avait l’homme élastique, celui qui pouvait s’enflammer, celui qui était fait de pierre et la femme invisible. Les autres revues montraient des images de recettes ou des femmes souriantes qui, plus je les regardais, plus j’avais l’impression qu’elles me regardaient aussi.

Après le repas, je m’étendis. Il n’y avait que cela à faire en attendant que l’on me donne le droit d’aller au fumoir. Je n’avais droit qu’à une cigarette par heure, et je l’attendais. Je regardais certains patients qui se tenaient debout devant la vitre du poste de garde, demandant sans cesse l’heure et s’ils pouvaient aller fumer. Certains s’y présentaient trente minutes avant et attendaient debout devant le poste. Il y avait toujours quelqu’un devant le poste. Lorsque vingt-deux heures arriva, l’on vînt me porter une médication. Je repensai à la une du journal et le mot « bonbon » me revint à l’esprit. Je pris le cachet tout en questionnant l’infirmière sur le fait que j’étais seulement sous observation. Le sommeil vînt rapidement.