Chapitre 15

Je n’avais jamais mis les pieds dans une institution politique. Arrivé dans le Vieux-Montréal, je regardai longuement le bâtiment. Il s’y dégageait quelque chose de sombre. Hérité du style européen, les pierres étaient ternes, le toit vert de gris à cause de l’oxydation du cuivre lui donnait pourtant une certaine lumière. Je me présentai à l’intérieur à la personne qui se tenait devant la porte de la salle du conseil. Au moment où je lui serrai la main, il y eut comme un mouvement d’énergie autour de lui et son visage passa du tout sourire au passablement dérangé. Il commença à me questionner nerveusement. Il ne voulait visiblement pas que j’assiste à cette réunion.

  • Qui êtes-vous?
  • Je suis un citoyen de la ville. Pourquoi? Je n’ai pas le droit d’assister à une réunion des élus?
  • Ce n’est pas cela, mais les gens qui y assistent le font pour une raison.
  • Et être citoyen de la ville n’est pas une bonne raison?
  • Ce n’est pas cela non plus. Voyez, là-bas, ce sont les journalistes…
  • [(Ne manque pas cette occasion.)]
  • En fait, je voudrais écrire un article sur ma page web. Y a-t-il un endroit d’où je pourrais assister à la réunion.
  • Ah? Vous êtes journaliste? Avez-vous votre carte de presse?
  • Non, je suis journaliste citoyen. Pourquoi, les citoyens n’ont pas le droit d’assister à une réunion?
  • En fait, si vous n’êtes pas journaliste…
  • Pourtant, il n’y a rien dans le règlement qui interdise l’accès de la salle aux citoyens.
  • Vous en êtes certain?
  • [(Voilà la faille…stoïque Joseph, reste stoïque.)]
  • Vous n’avez qu’à vérifier. En attendant, indiquez moi l’endroit où je eux m’installer avant que la réunion ne débute.

Je voyais son agitation mais je restais confiant de mes dires. Après une longue hésitation, il m’invita à m’installer sur le balcon. Après avoir contemplé la beauté de cette salle, je fus dérangé par une personne. Je croyais que c’était un autre citoyen ou encore un journaliste, mais il ne s’assied pas. J’avais un étrange pressentiment. Je me retournai de nouveau pour le regarder. Il avait une posture recroquevillée sur lui-même. Il avait des yeux d’un noir que je n’avais jamais vu. Puis, entra une autre personne. Celle-ci avait une infirmité au visage. Ses yeux ne semblaient pas symétriques.

Puis j’entendis un membre du conseil qui faisait appel au micro :

  • Mesdames et messieurs les élus. Si vous ne vous présentez pas, nous n’aurons pas quorum.

Je me retournai et vit que d’autres personnes étaient entrées sur le balcon. Il devait y en avoir une dizaine. Pourquoi venaient-ils me voir. Soudain, il me traversa l’esprit qu’ils ne voulaient pas siéger en ma présence. Puis entra une garde de sécurité. Elle vint s’installer à mes côtés et me tendit une main gantée pour se présenter. Elle ne m’était pas sympathique et je ne la serrai pas. Je commençais à trembler. Ce n’était pas une émotion. C’était similaire à  de l’hypothermie. Je savais à cette sensation que quelque chose de malin n’était pas loin. La garde resta auprès de moi et quelqu’un vînt lui apporter la réglementation qu’elle commença à éplucher. Visiblement, on cherchait à m’expulser.

La réunion commença. Le premier point à l’ordre du jour était la réduction du nombre de personne requise pour avoir quorum et siéger officiellement. Je n’en revenais pas. Ainsi donc, ils voulaient concentrer le pouvoir  en quelques mains. Pourtant, un député anglophone se leva et demanda une motion contre ce point. Dû probablement au nombre de personne avec moi sur le balcon, le vote passa et le quorum ne fût pas restreint.

Je me tournai vers la garde et lui demandai discrètement si elle pouvait me prêter la réglementation lorsqu’elle en aurait terminé. Elle leva la tête vers un collègue à l’entrée du balcon, referma son document et le rejoint. Pas moins de trente secondes plus tard, trois gardes me demandaient de les escorter à l’extérieur de l’Hôtel de Ville.

  • Veuillez nous suivre à l’extérieur monsieur.
  • Et pour quelle raison je vous prie?
  • C’est le règlement.
  • Et selon quel article du règlement monsieur?
  • Vous devriez le savoir, vous l’avez lu. Veuillez nous suivre.

Comme je demandai de nouveau à consulter le règlement, l’un d’eux fît un signe à l’autre qui s’exécuta prestement. Il empoigna mon sac tandis que les deux autres me soulevaient de ma chaise. Je fus escorté le bras derrière le dos jusqu’à la sortie. On me prévint de ne plus remettre les pieds en ces lieux.

J’étais sur le trottoir enneigé et j’étais tout sourire. Pour être franc, je trouvais la situation extrêmement drôle. Étais-je indésirable à ce point? Mais victoire que me dis-je, la concentration du pouvoir a échoué. Peut-être n’étais-je venu que pour cette raison après tout. Je retournai vers la Capitale en me promettant de renouveler l’expérience pour l’Assemblée Nationale. Pendant le trajet, je me remémorai ces étranges personnes difformes. Étaient-elles difformes parce qu’elles étaient corrompues? Je regardai autour de moi et toutes les personnes me semblaient normales. Chose étrange, je n’étais pas une vedette dans la métropole. Cette excursion m’avait ravigotée.

Je relus le journal que j’avais acheté pour voir si je n’y trouverais autre chose d’intéressant. Je n’achète pratiquement jamais de journaux. Peut-être avais-je acheté celui-ci pour la réunion des élus. Peut-être s’y trouvait-il d’autres informations qui m’étaient destinées. Qui sait? Ne dit-on pas que Dieu aime parler par la bouche du prochain? Pourquoi ce journal ne serait pas, en quelque sorte, mon prochain?

Le soir venu, de retour chez moi, je m’installe à mon ordinateur. La télévision est allumée au loin de la pièce. Une bulle de conversation apparaît sur mon écran d’ordinateur. Une amie. On discute. Je lui envoie un émoticône animé. Elle me demande si c’est moi qui ai fait cela. Je lève la tête au même moment vers la télé. Les hanches d’une femme qui danse le baladi. J’entends « I like movement ». Je reste stupéfait. La télévision me parle de ce qui vient de se produire à l’ordinateur? Elle aime le mouvement. Je me remémore ma méditation sur mon rocher et la fluidité du réel.

  • (« Elle » me parle?)

Je recommence à trembler…je me lève pour éteindre la télévision.

  • (Elle me parle…!!!)

J’ouvre de nouveau la télévision. Même programme. Rien ne se produit. L’émission est là, point. J’hésite. Je doute. Je la laisse ouverte à ce poste et vais me coucher. Je m’endors au son de la musique et des commentaires en anglais qui accompagne l’émission.

Je m’éveille au son d’une voix pour me rendre compte que c’est la télévision. Je me souviens de la veille. Je la scrute dans le but d’en avoir une réaction. Rien de spécial. C’est la télévision. Je me lève. Déjeuner café cigarette. J’éteins la télévision et allume la radio. Un vox pop sur la télévision.

  • Et vous? comment regardez-vous la télévision?
  • Bah, comme tout le monde. Je change de poste jusqu’à ce que je trouve quelque chose d’intéressant.
  • (changer de poste…)
  • (…jusqu’à ce qu’il se passe quelque chose….)

J’allume la télévision de nouveau. Je passe d’une chaîne à l’autre. Un dessin animé…rien…une publicité sur un produit lave vitre…rien…le télé-journal…rie…le commentateur à un mouvement de recul sur sa chaise. Son expression change un peu…Ce mouvement…il ressemble à celui que je ressens lorsqu’une pression spirituelle s’approche…c’est du direct…se pourrait-il que le commentateur ressente ma présence par la caméra? Je ferme la télévision. Trop d’interaction pour  moi. C’est comme pour la radio.

  • (Je suis fou.)
  • (…mais mes ailes…)

De la musique. Bien, cela va me calmer. Non, pas de musique. Aller prendre une marche. Il fait froid. Sur mon chemin, une jeune fille.

  • (Est-ce Zoé?)

Elle porte un foulard sur le visage et se le touche au même moment. Je ne devais pas parler? Arrivé au dépanneur, je prends une boisson gazeuse, un chocolat et un paquet de cigarettes. Une jeune femme est à mes côtés. Elle fait mine de prendre des chocolats en format familial. Je paye ma note et je retourne chez moi. Une auto patrouille sur mon chemin. Je suis anormalement nerveux. Une femme en pleur se jette dans les bras du policier. Pourquoi pleure-t-elle? J’entre dans la chaleur de mon chez-moi. J’ai oublié la radio. Une chanson qui parle de la société d’individualistes d’aujourd’hui. Je repense à la femme. Était-ce aussi Zoé?

Voulait-elle me dire quelque chose? Je repensais au format familial de chocolat. J’avais fait des choix individuels. Est-ce pour cela que la femme au policier était en pleurs? Ça n’avait aucune logique, mais me parlait-elle aussi de cette façon? Comme la télévision? Est-ce que la réalité me parlait intimement par tout ce qui m’environnait? Mais si c’était le cas, comment pouvait-elle savoir ce que j’allais faire de ma journée, qui allais-je rencontrer et comment les interactions allaient se passer?

Cela pouvait être un geste d’une personne qui en se grattant la tête signifiait que l’on se posait la même question, ou encore un couple d’amoureux qui montrait notre bonheur. Tout mon discours intérieur trouvait écho au travers de mon parcours et de mes journées.  Si bien qu’après un certain temps, j’ai réalisé que je passais mes journées à discuter avec elle. Je n’avais que moi et elle disposait du monde entier. Et nous étions heureux. Du moins, je l’étais.

Pendant mes périodes méditatives, je testais nos limites. Lorsque je m’immergeais en moi-même pour ressentir et palper l’extérieur, il arrivait toujours un instant où je sentais que j’approchais du voile et, à cet instant, une décharge électrostatique se faisait dans mon cou, me projetant à l’intérieur de moi. Ce n’était pas une sortie de corps, mais une expansion, que dis-je, une exploration de mon énergie dans sa relation avec Elle.

Mais toutes ces explorations me rendaient étrange aux yeux de mes proches. J’interagissais moins avec eux, alors que j’explorais en silence les connexions énergétiques que mes proches dégageaient. Mais leurs suspicions commençaient à m’effrayer. Je ne pouvais m’ouvrir à eux sur une telle expérience et ne pouvais expliquer mon nouveau comportement.

Il me fallait donc me retirer pour échapper aux questionnements de mon entourage. Un endroit où je serais certain qu’il marquerait une brisure, une étape décisive où ils pourraient se référer comme moment pour se dire qu’à partir de là, je n’étais plus celui d’avant. Un endroit qui expliquerait de lui-même mes actes et qui me donnerait la quiétude hors du monde. Un monastère me semblait tout désigné, mais je ne pouvais me résoudre à me rendre en un tel endroit. L’engagement de ces endroits était trop officiel. Il me fallait quelque chose à quoi je pouvais mentir sans me trahir à moi-même.

Je farfouillai un certain temps avant de trouver le refuge idéal. Et la réponse ne vînt pas de mes recherches, mais de la lecture de mon horoscope. Ce soir-là, mon horoscope me disait que mes problèmes de justice n’auraient pas de conséquences, mais qu’il fallait d’abord m’ouvrir le cœur. Je regardai en moi-même et les seules choses qui m’apparurent de valeur étaient les membres de ma famille. Je décidai donc de leur écrire chacun une lettre. Elles représentaient le moment où je ferais rupture d’avec mon ancienne vie. Il ne s’agissait pas de suicide, mais je le pressentais, ma fin était proche et je ne serais bientôt plus en mesure d’être celui qu’ils avaient toujours connu. Je ne sais pas pourquoi, mais comme mon horoscope semblait en lien direct  avec mes journées depuis quelques temps, je ne me posai pas de questions à savoir s’il était bien ou mal d’agir en conséquence, ni de savoir les conséquences directes que la justice allait avoir dans ma vie. Elle m’apparaissait comme une solution, mais je n’arrivais pas à savoir comment la justice pouvait-elle être ma solution.

Je terminai mon café, je m’habillai et sorti prendre une marche. Mes pas me conduisirent vers le dépanneur. Curieusement, j’avais oublié mes cigarettes à la maison. J’entrai pour en acheter. Mais alors que j’essayais de payer, ma transaction fût refusée. Après trois reprises, je commençai à sentir la colère monter en moi. Je sentais que l’énergie devenait vivace autour de moi. Je sorti à l’extérieur et commençai à tourner en rond.

  • (Pourquoi je ne peux payer?)
  • (Pourtant, je sais que j’ai de l’argent.)
  • (Je n’ai pas fait d’erreur avec ma carte)
  • (…après trois reprises…)
  • (Est-ce toi qui m’empêche de faire ma transaction?)

Une ambulance entra dans le stationnement. Un petit déclic se fît dans mon esprit.

  • (Non…je ne peux pas…)
  • (comment faire?)
  • (N’y a-t-il pas d’autre solution?)
  • (Est-ce celle que Tu as prévue?)
  • (…l’horoscope…)
  • [(Colère Joseph, colère…tu n’y arriveras que si tu te mets en colère…)]

Je tournais en rond à l’extérieur, comme un réchauffement. Je ne voulais pas…en fait, je ne savais pas comment pouvais-je être ce qu’il fallait. J’entrai dans le dépanneur, nerveux. Je me souvins des pelles à neige et, dans un élan de folie, j’étendis le bras sur les produits de la première rangée. Je fis tomber tout ce qu’il y avait sur cette étagère. Je commençai à faire voler les sacs de croustilles un à un, les projetant derrière moi avec fureur. La caissière m’interpella. Je me tournai vers elle et je m’approchai rapidement. Je lui ordonnai de me donner les cigarettes que j’avais demandées. Comme elle ne voulait pas, je passai derrière le comptoir et les pris moi-même alors qu’elle commençait à crier. Je sorti du magasin et traversai la rue. Je marchais en plein milieu, l’esprit en furie, alors qu’une file d’auto commençait à s’accumuler et à klaxonner derrière moi. Je m’engouffrai dans une ruelle quand quelqu’un me sauta dans le dos en me projetant par terre. Puis un deuxième vînt l’aider à me molester.

Je criais et me débattais en relâchant toute l’émotion accumulée depuis ces derniers temps. Une femme vînt leur prêter main forte. L’un d’eux releva mon manteau dans mon dos et y enfourna une bonne dose de neige en me criant que cela me refroidirait. J’étais immobilisé, la figure dans la neige, le bras tordu derrière le dos, lorsqu’un des policiers me cria :

  • Tu te laisses mettre les menottes ou je te brise le bras!!

Prenant conscience qu’il s’agissait de la police, je revins à la raison. Ils me relevèrent et me placèrent sans douceur sur la banquette arrière de l’auto patrouille. Pendant le trajet, j’étais dans un état second. Je les entendais discuter en toile de fond avec le central et s’assurer qu’ils n’étaient pas blessés. Puis, je sentis que mes forces commençaient à m’abandonner rapidement, encore l’impression d’hypothermie. C’était les menottes. Je sentais leur énergie autour de mes poignets. Une énergie intense qui semblait aspirer mon énergie vitale. Je commençai à gémir. J’étais au bord de l’évanouissement. Tellement que les policiers durent s’arrêter pour vérifier si j’allais bien. Lorsqu’ils ouvrirent la portière, je me tournai vers eux, à demi conscient. J’entendis une voix de femme :

  • On ne peut pas le détacher.

Je me tournai vers elle et fus pris d’un rictus. Je ne sais d’où il venait, mais je perçu une couleur orange derrière mon visage, à l’intérieur.

  • Le salaud!!
  • Continuez jusqu’au poste!!

Lorsqu’ils m’enlevèrent les menottes, je sentis mon énergie partir des poignets, là où elle s’était concentrée et retrouver son équilibre dans tout mon corps. Je tremblais de partout. Pendant que  le policier me posait des questions pour m’identifier, je cherchai quelque chose pour me réchauffer. J’avais besoin de chaleur. Je lui demandai comment je pouvais vite me réchauffer. Il m’indiqua un radiateur pas loin. J’allai m’asseoir par terre, le dos accolé à celui-ci et fus maintenant tout sourire. Le lieutenant me regarda avec un air amusé.

  • Oh oui!! J’en avais besoin.

Après qu’un autre agent eut pris mes empreintes, le lieutenant inspecta mes mains. Il remarqua une coupure.

  • Si ça brûle, mets-la dans ta bouche.

Je le regardai intrigué. Ses yeux semblaient inquiets. Je fus conduit en cellule sans mots dires. J’inspectai à mon tour la blessure. En y regardant de plus près, elle était exactement de même forme et de même taille que la blessure que je m’étais fait le soir de l’halloween. Je me souvins alors de comment elle avait brûlée durant la soirée. M’étais-je fais cela pendant que je me débattais? Était-ce les menottes? Mais ça ressemblait plutôt à une morsure. Bientôt, le sommeil me gagna, mais j’avais de plus en plus chaud. Non pas qu’il faisait chaud ; je commençais à avoir de la fièvre. L’énergie devenait dense autour de moi. Je la sentais s’approcher, reculer, me contourner. Puis, je la sentis passer sous la banquette où j’étais allongé.

  • [(Il faudrait que tu sortes.)]
  • (Sortir? Mais je suis en prison!!)

Je me levai pour m’installer devant la porte. Cette sensation de se retrouver derrière les barreaux m’amusait. Qui aurait cru? Pas moi. Puis, je m’allongeai de nouveau, sentant que mes forces diminuaient. En m’installant, je sentis l’énergie qui était sous le lit se déplacer. Comme si ma présence l’avait chassée. Puis, je commençai à ressentir la morsure brûlé vivement. L’énergie qui m’enveloppait ne m’apparaissait pas négative, mais elle dansait autour de moi. Puis, je la sentis s’installer au niveau de ma tête. Tranquillement, je sentis mon intérieur se mettre en mouvement. Mon âme semblait bouger subtilement dans mon corps. Puis, lentement, je la sentis qui poussait vers le sommet de mon crâne. Je pensai instinctivement au centre énergétique du sommet de la tête ; le Sahasrara. Pouvais-je atteindre l’illumination parfaite? Ce soir? Mon cœur commençait à battre la chamade. Mais lorsque je me concentrais pour pousser vers le sommet, je ressentais la morsure encore plus vivement. Je la portai à ma bouche.

  • (Et si je devais sortir?)

Je changeai de tactique. Je commençai à pousser vers le côté quand je fus recentré rapidement vers le sommet de la tête. Cette fois, quelque chose me tirait visiblement vers le haut. Je sentis mon corps vibrer à la douleur de la morsure. C’était maintenant hostile. L’image du phénomène inexpliqué des combustions spontanées de personne me vînt à l’esprit. Je ne devais pas sortir, j’en étais sûr. Et si la sortie de l’âme du corps provoquait cette combustion spontanée?  Je cessai tout mouvement intérieur. Puis, je senti l’énergie se déplacer autour de moi pour revenir à la tête et commencer à tirer de nouveau. Maintenant, j’en étais certain, on tentait de me sortir de mon corps. J’opposai résistance de l’intérieur. Le combat dura ce que je cru être environs deux heures. Vers le milieu de la nuit, on amena un nouveau prisonnier. Dès son arrivée, il commença à crier que la cellule sentait l’urine. Il n’arrêta pas de crier et de se plaindre pendant une bonne heure.

J’étais amusé par la scène et mon amusement provoqua mon bien-être. J’eus un peu de répit. Après une autre heure à l’entendre se plaindre, un policier exaspéré entra dans la section des cellules. Visiblement, comme moi, il n’en pouvait plus. Il lui demanda de garder son calme. Bien vite, le ton monta et ils commencèrent à s’insulter. La tête collé aux barreaux pour mieux voir la scène, je fus étonné de constater le regard et la réaction de l’agent. Il ne se contenait plus. Il exprimait tout son mépris vers le prisonnier qui ne se gênait pour en faire autant. Une bonne de vingtaine de minutes passèrent ainsi.

Au petit matin, l’on vînt ouvrir la porte. L’arrivée des menottes me rappela leur énergie et effectivement, dès qu’elles furent refermées sur mes poignets, je sentis ce qu’elles portaient comme charge désagréable. Puis, l’agent se pencha et en plaça d’autres à mes chevilles. Même impression de vibrer comme lorsque l’on frappe un tuyau de métal avec un outil en fer. Il résonne de tout son long. Ces menottes avaient le même effet. Je sentais tout mon être vibrant à l’énergie des menottes. Ce n’était pas une énergie négative, ni positive. Elle était juste désagréablement intense. Pendant ma marche vers le fourgon de transfert, je pensais à la justice divine et à la fonction de ces menottes. Étaient-elles conçues pour molester les criminels spirituels?

Je rencontrai mes deux voisins de cellules. Je ne dis pas à quel point je faisais contraste. Une fois dans le fourgon, l’un d’eux commença à reprendre sa chanson. Tout le long du trajet, il m’expliquait qu’on avait uriné sur sa banquette. Que c’était les policiers. Après une quinzaine de minutes, je n’en pouvais plus.

  • Peut-on avoir un peu de quiétude?
  • Oh! De la quiétude! C’est demandé tellement clairement…

Il se tût aussitôt. Enfin, je pouvais réfléchir à ce qui m’attendait. L’on nous plaça à des endroits différents. J’étais avec deux nouveaux comparses et bien que je me rappelais mon horoscope, je ne pouvais m’empêcher d’avoir peur. Allais-je faire de la prison? Je me mis alors à pleurer. L’un d’eux me regarda avec un demi-sourire.

  • Oooh, gars…à ce point-là?
  • …T’en fais pas…
  • Pourquoi t’es là?
  • (Pourquoi suis-je ici, c’est une bonne question ça…)
  • Je ne sais pas. Et toi?

Aussitôt, son regard changea. Il se mît à raconter tous ses méfaits. Non pas comme on raconte une histoire pour se vanter, ni pour me réconforter, il racontait comme s’il confessait ses péchés. Une fois qu’il eut terminé son histoire, un gardien vînt le chercher. Puis, l’autre prisonnier, sans que je ne lui demande, commença à faire la même chose. Juste avant que l’on vienne le chercher, il me parla des gardiens et de comment ils étaient. Le pire, me dit-il, c’est lorsque deux gardiens tombent amoureux ; c’est l’enfer. Je me retrouvai seul et même  après un long moment, personne ne vînt me chercher. Je commençai à me demander pourquoi c’était si long. Devais-je confesser aussi mes fautes? Mais je ne savais pas quoi confesser. Je n’avais que suivi le message que j’avais reçu via l’horoscope.

  • (Pourquoi t’as fait ça Joseph…)
  • (…qu’elle en est la raison…)
  • (…tu t’es battu avec les policiers…)
  • (…tu as volé…)
  • (…tu as marché en plein milieu de la rue en te croyant au-dessus de tout…)
  • [(…)]
  • (…crois-tu que parce que tu es un ange…)
  • (…un ange…)
  • (…elle est bonne…)
  • (…mais mes ailes…?)
  • (…c’est vrai…)
  • (…mais je n’ai fait que suivre…)
  • (…oui, j’ai cru…)
  • (…est-ce un péché?)

Je raisonnais seul dans la salle lorsque la réponse m’apparut :

  • (Ego…oui…)
  • (…j’ai péché par ego…)
  • (…je me suis pris pour plus que je ne suis…)
  • (…oui…)
  • (…c’est cela…)
  • (…mon ego…)
  • (…celui que j’ai mis tant d’année à façonner…)
  • [(…ne te prend pas pour plus Joseph…)]
  • [(…ni pour moins…)]
  • [(…continu…)]
  • (…où ai-je lu cela…?)
  • (…faire attention à l’ego…)
  • (…et à l’orgueil qu’il renferme…)

Aussitôt ce raisonnement fait, un gardien vînt ouvrir la porte et l’on me mena au juge. Je ne pouvais ignorer l’instantanéité que ma confession avait avec l’ouverture de la porte. Non plus que les autres prisonniers s’étaient mis à parler en tout franchise…

Après avoir pris un ascenseur vitré où je ressenti une fluctuation anormale d’énergie entre deux étages, l’on me plaça dans une autre pièce en attente de passer devant le juge. L’on m’assigna une place à côté d’un homme à qui il manquait la moitié du bras droit. Dès que nous nous sommes regardé, nous nous sommes reconnu. En fait, je ne dis pas que je le connaissais, mais je n’ai pu retenir le sourire dans mes yeux. Lui de même. Étrange. Je lui demandai ce qui lui était arrivé au bras. Lui, tout souriant :

  • Arme à feu.
  • Ah bon…
  • Ils m’ont enlevé mon permis.
  • (Tu as eu ce que tu mérites.)

Aussitôt cette pensée émise, je vis ces yeux devenir tristes et ternes. Pourtant, je n’avais rien dit. Je m’excusai intérieurement. Je restai perplexe….était-ce l’endroit où avait-il entendu ce que j’avais pensé? Pourquoi étais-je nu à cet endroit? Et si la réalité me parlait par ce qui m’entoure, cet homme était-il un message? Pourquoi manquait-il l’avant-bras de cet homme? Allait-on m’amputer de quelque chose? Et quel lien avec les armes à feu?

L’on vînt me chercher pour passer devant le juge. Arrivé à la barre, on me demanda les raisons de mon crime.

  • (…!!!…)
  • (Merde…)
  • (Je n’avais pas songé qu’il me faudrait donner une raison…)
  • Je ne saurais vous dire Mme la juge. Il n’y a aucune raisons. C’est plutôt obscur…
  • Vous n’avez aucune raisons à donner?…Bon…Puisque vous n’avez pas d’antécédents judiciaire, vous devrez passer un examen psychiatrique et nous jugerons de votre cas plus tard.
  • Bien Mme la juge.

À la sortie du Palais de Justice, j’avais un rendez-vous à l’hôpital, mais j’étais libre. Je m’en étais plutôt bien sortis. L’horoscope avait raison. Le policier me remis mes effets personnels et me regarda sévèrement :

  • Allez et ne péchez plus.
  • (!!!)
  • (Étrange…)
  • (…un policier qui dit ne péchez plus…)
  • (…est-ce qu’il dit ça à tous les criminels ?)
  • (…un peu vieillot comme expression…)
  • (…presque drôle…)
  • (…se croit-il représentant de la Justice Divine?…)

À la descente en ascenseur, j’eus la même impression de fluctuation d’énergie. Arrivé au rez-de-chaussée, on pouvait lire par la cloison vitrée un large graffiti  peint sur  le mur au fond de la cage d’ascenseur : « Relativité ».

Cette note me laissa perplexe et me fît penser à cette fluctuation d’énergie dans l’ascenseur…puisque je n’appartenais plus vraiment à ce monde, m’avait-on envoyé me faire juger « en haut »? Les gens en avaient-ils conscience? Et moi?