Chapitre 13

J’entends le réveil de sept heures, mais je n’arrive pas à bouger. Je sais que je suis dans mon lit : j’entends les nouvelles du matin. Quelqu’un me tient, non, il m’étreint…un peu trop fort d’ailleurs. Je le reconnais. Un copain de classe. Je n’arrive plus à respirer…panique…je force pour m’en libérer…je n’arrive même pas à parler…je vais perdre connaissance…dans un ultime effort j’articule…

  • Lâche-moi, tu m’étouffe !!

Il disparaît. J’ouvre finalement les yeux…de l’air, enfin !! Mauvaise journée qui commence. Je ne comprends pas ce qu’il vient d’arriver. J’ai été molesté dans mon rêve jusqu’à l’asphyxie. Pourquoi s’en prendre à moi de la sorte? Que se passe-t-il depuis ces derniers jours pour que l’on m’agresse à répétition? Quelque chose m’échappe. Est-ce quelque chose que j’ai fait où est-ce seulement ce que je suis? Est-ce en rapport avec les élections? Mais quel est le rapport entre les élections et l’État? Serait-ce qu’il y a des élections angéliques? Ça n’a aucun sens! Je me place devant internet. Café, cigarette sur cigarette, je ne sais pas ce que je cherche. Je trouve une hiérarchie angélique et tout en haut, il y a Dieu. Une hiérarchie…est-ce que ceux qui dirigent chaque section sont les plus compétents? Les plus forts? Si la table d’émeraude existe et qu’elle s’applique à l’État, bien qu’avant il y avait des monarques tout puissants, est-ce que le haut est aujourd’hui comme le bas? Est-ce qu’il y a eu une démocratisation de l’État angélique? Une citation floue me revient en mémoire ; « Tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux… » Ça n’a aucun sens et pourtant, j’en cherche un. J’ai beau me dire que ces trucs sont éternels, il n’en reste pas moins que je me sens mis au défi. S’il n’y a pas de course pour une place déterminée, c’est simplement une lutte du plus fort. Mais dans quel but, je me le demande.

La journée passe et le soir arrive, j’ai envie d’alcool et je vais manquer de cigarette. Il faudrait que je prenne l’habitude d’en acheter plusieurs à la fois. Ça y est, j’ai une minute de courage et j’en profite pour m’habiller. Je vais aller prendre une bière au pub de l’université. Ça me changera les idées.

La marche me semble longue. Non pas celle vers la bière, mais celle que je traverse depuis quelques jours. Si ma vie avait été succession de moment plus ou moins heureux, seul certains moments m’avaient marquée jusqu’alors. Mais ces derniers jours portaient le poids d’une empreinte que je sentais profondément dans mon être. Ce n’était pas une peine d’amour mais je découvrais lentement la véritable signification de peine et du verbe peiner. C’était difficile, mais exaltant en même temps. Je vivais quelque chose d’intense et bien que ce n’était pas dans la joie, ça avait quelque chose de positif.

J’arrivai finalement au pavillon où je pourrais tranquillement siroter ma peine dans le bruit des sourires.  Je traversai le hall et fût interpellé par le mur d’une bulle invisible que je traversai. Je vis, plus loin sur ma droite, un moine bouddhiste dans sa robe orangée et qui me tournait le dos. Je continuai de marcher mais après une quinzaine de mètre, je m’arrêtai stupéfait par l’énergie qui était présente. Elle était vive et se heurtait constamment à ma propre bulle. Je la sentais tournoyer et tenter de de m’envelopper dans ce que je ressentais comme étant un bien énorme, mais à la fois en opposition au mien. J’étais là, dos au hall, mine de rien aux yeux des passants, mais combattant sur un autre plan.

Un affrontement où l’énergie, l’une et l’autre, s’épousait dans une danse de fluidité tel des roseaux au vent. Je me retournai et je me risquai un regard vers le moine. Il déambulait normalement, mais à un instant, je perçu un regard en coin. Je fis mine de me promener et dans cette grande salle ou j’avais dansé avec une gente demoiselle, je me retrouvais maintenant à danser de nouveau. Une danse de l’air, une danse de l’eau, une danse vive comme le feu et campé solidement comme la pierre. Je fis le tour de la salle ronde, toujours en me défendant comme si, pour une fois, je n’étais pas écrasé par la présence de l’autre, mais qu’elle m’invitait à lui montrer mes limites. Je nous sentais aussi haut et large qu’une dizaine de mètre, aussi large que la salle. Les gens passaient entre nous sans se rendre compte du combat qui régnait.

Comme il se dirigeait avec le sourire vers la porte de sortie, je me dirigeai vers lui et l’abordai :

  • Bonjour, auriez-vous envie de me parler?

Il me fit des signes et dit quelque chose qui voulait dire qu’il ne comprenait pas. Je tendis la main pour me présenter. Il la regarda un bref instant, et la serra. Il leva les yeux vers moi, eut un énorme sourire et me tendit la main de nouveau, débordant de joie. Je la serrai  en éclatant de rire.

  • You speak english?

Signe de tête que non tout en continuant de me serrer la main tout sourire.

  • ..Tchibeth…
  • Aahhh d’accord…Le Tibet…

Il me lâcha la main, s’inclina et se dirigea vers la sortie. À l’extérieur, un groupe d’une dizaine moine l’attendait et ils commencèrent une vive discussion. Ils se retournaient et me pointaient du doigt et certains se pressaient devant la vitre pour avoir la chance de me voir.  Cela me fit drôle. C’était comme être célèbre et complètement anonyme à la fois. Sur cette scène comique, j’entrai dans le pub dans un tout autre état d’esprit.

Un journal sur le coin du bar montre une photo de victoire d’une équipe sportive. Je l’ouvre à la fin et consulte la section sport. Je laisse le journal où il est et m’installe au bar pour une bonne récompense. J’anticipe la baisse de pression que m’apportera cette première gorgée. Je vois entrer des personnes que j’ai vu dans mes cours. L’une d’elle se dirige vers le journal comme s’il avait luit dans la pénombre du bar. Elle le prend et l’ouvre à la première page ; déception sur son visage. Elle lève les yeux vers moi et je peux voir qu’elle est offusquée. Et c’est moi qui écope du regard. Qu’avait-elle lu….cela m’intriguait.

Le groupe s’est installé, certains sont venus me passer le bonjour. Après quelques bières de descendues, le non-sens de ma situation m’apparut. En sortant, j’ouvris le journal à la première page…une fille en maillot.

Le confort d’une couverture chaude sur mes joues rouges grésillantes. Un lent tangage d’ébriété. Je m’endors enfin.

Je suis dans mon lit, sur le dos, je m’éveille à moitié en entendant une voix masculine disant :

  • [(Attend…)]
  • [(…attend…)]
  • [(…attend.)]

Aussitôt je suis ravît par l’image d’une femme en position de cavalière inversé qui s’étend sur moi. J’ai la lucidité de me percevoir dans mon lit arquant le dos de plaisir, le ventre irradiant d’une intense jouissance. Ai-je ouvert un œil? Je vois mes mains l’enlaçant. Je manque de souffle et je me tords presque sur moi-même. Je vois ses hanches et y place une main. De l’autre j’empoigne un sein généreux. Je remarque sa longue chevelure brune et dans un dernier assaut, d’un même souffle, je me tends de nouveau de plaisir.

Le réveil sonne le lever du corps. Mon rêve me revient. Me suis-je rendormi ou me suis-je évanouit? Puis, les sensations remontent et me donnent le plus large sourire matinal qu’il m’ait été donné de constater. Je n’étais pas seulement joyeux, j’étais complètement ivre. Était-ce à ce genre d’orgasme que les femmes avaient accès? Je me lève et le soleil m’invite à porter mon regard vers l’extérieur. Je me rends devant les portes vitrées de mon salon. La neige tombe somptueusement, lentement, très, au ralentit, comme si le vent s’était tue pour laisser le ciel chanter sa romance en enveloppant sa douce d’un voile de caresses.

J’étais là, ébahi par mes souvenirs, transposés en émotion qui se reflétaient  au travers de ce paysage du dehors. Comment décrire cet énamourement… féerie féroce et vorace, tendre envoûtement qui occulte les songes, rêve réel fugace devant le gouffre de l’abandon, abandon attendu, abandon désiré, abandon déchu pour se déchirer, le cœur palpant la chamade, l’iris irradiant d’acuité, tomber n’aura jamais élevé aussi haut…

  • (!!!)

Prise de conscience ; cela fait trois jours que j’ai reçu ce courriel où il était question qu’elle me rendrait visite… et c’est arrivé!!

Je fais les cents pas dans la pièce. Mam’selle Zoé, la soirée avec Viviane, le courriel, la soirée de danse, c’était une histoire d’amour, une histoire de charme, une rencontre de l’irréel. Tout l’automne me tournait en tête. Tous ces instants où les choix que j’avais faits…l’avaient-ils été pour parvenir à ce point? Qui était-elle?

Sur cette question, j’empoignai mon panier à linge, histoire de faire autre chose. Je sortis de l’appartement. Je me dirigeai dans le couloir vers la laverie. J’entre. Au moment où je dépose mon panier, la porte s’ouvre derrière moi. Je me tourne vers la droite et la demoiselle se retourne vers moi. Jamais sourire d’une femme ne m’effraya autant.

Le sourire de ses yeux était tellement complice que je compris aussitôt qu’elle venait me dire bonjour. Non pas un simple bonjour, mais un sourire qui se donne tout entier et se révèle en tant que vertige d’un moment intime que l’on met à nu.

Je pris mon panier à la hâte et retournai à mon appartement. Le cœur qui ne voulait se calmer, j’essayais de trouver une logique à ce qu’il venait d’arriver, une situation à laquelle comparer et me rattacher pour comprendre. Je venais de me faire prendre dans ma nudité par ma complice…et j’avais fui.

Il me vînt à l’esprit à mon retour au calme ce film où le démon Azazel se montre à une religieuse qui n’était pas suffisamment préparée à ce genre de rencontre. Tout me devenait plus clair. Notre relation était très similaire à ce qui était raconté dans ce film.

Le démon, par simple contact physique, prenait possession de l’hôte. La scène qui me revenait était celle où le policier qui suivait l’enquête comprenait que l’agresseur qu’il recherchait était un démon et que ce dernier lui montrait l’étendue de ses capacités à investir le monde. Je comprenais à cet instant que partout où j’irais, elle ne serait jamais bien loin. Je comprenais aussi qu’elle ne serait pas la seule.