Chapitre 14

Le lendemain, les cours débutaient. J’avais passé la veille à me cloîtrer dans mon appartement à me demander ce que je rencontrerais à mon retour à l’école. Ce matin était celui du trouillard. Transit d’une peur qui m’était alors inconnue, j’ouvris la porte de mon appartement vers un monde que je ne connaissais plus. Ma marche vers ma première halte avait rencontré une fille. Le regard échangé paraissait triste. Le miens devait être celui de…je ne sais…celui d’une interrogation proche d’un appel à l’aide.

Arrivé au dépanneur, un monsieur entre avant moi. Il me gêne. Je ne sais pas pourquoi. Tant pis, il me reste quelques cigarettes. J’avance vers le stationnement. En plein milieu de celui-ci, je remarque les énormes pelles mécaniques qui grattent la neige. Elles font presque quatre fois ma taille. J’en ai vue tout au long de ma vie de ces pelles, mais cette fois, l’une d’elle semble foncer vers moi. Je sens la peur m’envahir et plus elle s’immisce en moi, plus je sens accélérer la vibration de l’énergie autour de moi. Elle vibre tellement qu’elle commence à me faire vibrer intérieurement au même diapason. Je prends panique et je retourne vers le dépanneur. Je m’engouffre à l’intérieur, soulagé.

Pendant que je feins de chercher quelque chose tout en tentant de trouver une solution à ma situation, j’entends un vieil homme qui se nargue d’une personne qui a eu peur dans le stationnement.

  • (Parle-t-il de moi?)

C’est un vieil homme crasseux à la barbe blanche. Je sais que personne n’a pu me voir, mais il pique mon orgueil. Je reprends mon courage en me disant qu’il y a des gens qui conduisent ces machines et qu’ils n’ont aucune raison de m’en vouloir. Il est absurde de croire que soudainement, l’un d’eux m’écraserait. Chercher des démons où il n’y en a pas n’aiderait assurément pas ma cause.

C’est dans un esprit de défi que je reprends mon chemin. À travers ce stationnement qui me semble soudainement si long, l’une d’elle vient vers moi. Je crois que c’est vraiment la première fois où j’entrai en colère. Non pas d’une colère émotive contre quelqu’un, non, une rage pour affirmer mon « je suis ». À cet instant, lorsque le vertige provoqué par ma petitesse se révéla, je fus colère en moi-même et un « non » se fit entendre en mon esprit.

C’est alors que toutes ces vibrations harcelantes furent balayées par une énergie lourde émanant de mon être. C’était comme si j’avais pris ma mesure et qu’elle s’étendait de deux mètres au-dessus de moi par cinq mètres de chaque côté. Je marchais, les épaules tendues maintenant cette pression qui, je le sentais, balayait toute énergie négative qui aurait voulu m’écraser.

Pendant ce qui me restait de parcours pour parvenir à l’école, je pris conscience de ce qui, je présumais, devait être ma bulle dans sa concentration maximale. Je pris aussi conscience que toute personne se trouvant dans un rayon de cinq mètres de moi se retrouvait dans mon aura. Osais-je y penser que cela ne m’étais plus aussi farfelu que jadis. À ce stade, que ne pouvais-je croire…mais était-ce mon être?…cinq mètres par deux mètre plus mon cent quatre-vingt centimètre? Cela faisait bien presque quatre mètre de haut…

Arrivé sur le campus, j’essuyai des regards trop souriants qui me firent frémir. Les gens me souriaient anormalement, comme s’ils me connaissaient. Le premier  me déstabilise.

  • (D’où le connais-je?)

Un second. Puis plusieurs personnes. J’avais soudainement l’impression d’être quelqu’un de connu, une vedette, et tous ces gens me reconnaissaient et me souriaient de tout leur être. J’étais pourtant le plus inconnu des inconnus. J’enfonçai ma tuque, repris ma colère, baissai les yeux et continuai mon chemin.

Arrivé en cours, j’étais déjà exténué. Je pris place l’air un peu hagard, ne voulant regarder personne. Puis, je ressentis une vive brûlure à l’aile gauche. Elle était plus intense que n’importe laquelle que j’avais eu à supporter jusqu’alors. Je restai là, souffrant en silence alors que la brûlure s’intensifiait. Après une torture qui dura presque trois minutes, un jeune homme assis près de moi pris ses aises, s’étira et plaça ses mains derrière sa tête. La brûlure s’apaisa. Son attitude me donnait l’impression qu’il était satisfait de ma résistance. Je quittai à la pause sans demander mon reste. Les yeux au sol, le dos blessé, je rentrai chez moi l’aile blessée.

Qu’y avait-il de différent entre hier et aujourd’hui? Pourquoi étais-je maintenant une vedette? Était-ce dû à ma nuit d’amour? Ce ne devait certainement pas être moi qui du jour au lendemain avais changé de statut social. Ce ne pouvait venir que de son côté. Qui pouvait-elle bien être? Un ange d’une grande importance? Une vierge du paradis? Je m’installai devant l’ordinateur et commençai à chercher réponse.

De site en site, de pages en pages, je cherchais la bonne combinaison de mots. Je savais sans savoir réellement ce que je recherchais. Je trouvai enfin écho à mon intuition. Il s’agissait de mariage spirituel. Il est dit qu’il peut arriver pour certains êtres humains (surtout des hommes) que la Présence dont ils ont reçu l’appel n’est pas d’abord celle du Christ Époux, elle est celle de l’Esprit (vu dans une dimension féminine pour un homme et masculine pour une femme). Alors, la vie vécue ici consiste à accomplir une œuvre créatrice personnelle qui comprend inévitablement un certain « risque spirituel » qu’il faut oser prendre avec assurance.

Le risque, je le connaissais et je l’avais pris. Mais je l’avais pris sans cette Présence et je ne m’attendais pas à tout perdre. Je m’étais préparé à beaucoup, mais pas à l’amour, et encore moins à un vedettariat irrationnel. Je ne savais pas comment affronter cette réalité. J’étais désemparé. Je ne comprenais plus. Tout ce qui m’était familier était devenu étranger. Les personnes qui étaient devant moi n’étaient plus ce qu’elles étaient, et je n’avais pas accès à ce que j’étais pour elles. D’ailleurs, qui étais-je réellement? Si je suis un ange, je dois bien avoir un nom…mais je n’en ai aucune idée.

Je me rendis au matin en m’abîmant dans ces questionnements identitaires et métaphysiques. J’avais une liste de livre à acheter pour l’école et je décidai de m’y rendre de bonne heure. Une fois sur le campus, je décidai de faire un détour par l’église. Puisque tout y avait commencé…

Pour me rendre jusqu’au local de cours de Mam’selle Zoé, je devais passer devant la collection des anciennes stèles. Au deuxième coin du couloir en « u », je fus surpris par une nouvelle acquisition.

En arrivant tout près, je ressentis une étrange énergie. Elle semblait, à elle seule, opérer la fluidité du réel. Arrivé tout près, elle m’apparaissait floue et mon énergie interagissait avec la stèle. Elle me semblait vivante. Elle semblait respirer.

On pouvait voir gravé dans cette roche une personne tenant une lance et un bouclier. Une petite description avait été apposée au bas de la sculpture : « Athéna devant un autel de l’orient ». Je restai en communion avec la roche un certain temps, ne sachant la raison de notre connexion, puis je me rendis dans notre ancien local de cours. Après m’avoir affligé de nostalgie, je repartis pour acheter mes livres.

Sur une affiche, en entrant dans un autre pavillon,  était écrit qu’avait lieu une conférence politique. Je m’y risquai plus par intérêt de voir la réaction que provoquerait ma présence au milieu d’une salle comble que par intérêt pour la conférence. J’entrai dans l’amphithéâtre bondé de jeunesse et m’y installai. Je me mis à écouter les conversations autour de moi.

  • Tu le connais personnellement? disait l’une.
  • C’est incroyable!! On comprend tout quand il est là!! Disait l’autre.
  • Je n’arrive jamais vraiment à savoir lequel des deux c’est. Disait une autre.

J’avais de la difficulté à rester à ma place. Mon aile gauche me faisait souffrir. Était-ce de moi que l’on parlait? Probablement d’un politicien. Je me sentais  comme si j’emplissais la moitié de la salle et je sentais ces personnes trop proches de moi. Elles parlaient trop fort, riaient trop fort, tout était amplifié.

Puis entra les politiciens. Ils s’assirent et scrutèrent la salle. Je les regardais et je cherchais la confrontation du regard. Je ne sais pourquoi, mais plusieurs d’entre eux, à ma hauteur, levaient les yeux vers le ciel, comme s’ils ne pouvaient regarder en ma direction. Une  personne à mes côté disposa un livre en évidence sur le coin de sa table. Je regardai le titre, mais ce qui m’apparut était l’anneau qu’il portait à la main droite. Un inséparable!! Je n’en avais jamais vu à trois couleur, ni à trois anneau. Tout de suite, j’eus la pensée de la Sainte Trinité. Étrangement, il se tourna à cet instant vers moi et me sourit. Je lui rendis sont sourire, mais restai perplexe. Cet anneau était en trois parties. Le miens était constitué de deux anneaux et  représentait mon union avec Zoé. Je sentais en moi le refus que ce symbole soit associé à autre chose, à une autre personne. Je ne voulais pas d’un trio dans mon couple.

Suite à la conférence, j’allai faire ma commande de livres. Arrivé à la caisse, pendant que la jeune demoiselle faisait les comptes, je fus intrigué par une pile de revues sur le coin du comptoir. Il s’agissait de revues de physique. Sur la page couverture était une image qui me fît penser à la fluidité du réel et au-dessus de laquelle trônait un gros titre : La réalité : une illusion? Je tendis la main pour en saisir.

Lorsque je me tournai vers la caissière, elle regardait à environ vingt centimètre au-dessus de ma tête. Je déteste que l’on fasse cela. Vous savez, lorsque vous parlez à une personne et qu’elle fixe à plusieurs reprises vos cheveux ou autre chose. J’ai toujours l’impression d’avoir quelque chose qui cloche. Voyant qu’elle était absorbée, je lui tendis ma carte en portant mon attention au-dessus de ma tête. Il y avait une lumière qui y scintillait. Elle me regarda nerveusement. Je commençai à ressentir de la colère mêlée à de la peur.

Pendant mon retour à la maison, j’étais toujours en colère. Avais-je une auréole au-dessus de la tête? Était-ce toujours voyant? Les personnes allaient-elles tous s’en rendre compte? Allais-je pouvoir avoir de nouveau des rapports normaux avec les autres? Et cette douleur à l’aile gauche qui ne veut pas disparaître. Je pressentais ma vie s’effriter.

Sur mon retour, à l’achat de cigarettes, je pris aussi un journal. Lorsque je le feuilletai, je vis une annonce concernant les élus qui se réunissaient à l’Hôtel de Ville de Montréal. De quels élus parlaient-ils? Ce mot m’apparaissait sous une autre lumière. Et s’il s’agissait vraiment d’élus? Pouvais-je me considérer comme un élu? Je savais qu’il s’agissait des personnes qui avaient été élus comme conseiller d’arrondissement de la ville, mais suite à la conférence politique que je venais de voir, je voulais aussi tester ces personnes. Toutefois, ce mot…élu…qu’étais-je au juste? J’avais le pressentiment que ma nature angélique faisait en sorte de révéler la nature des êtres que j’avais devant moi. Je ne savais plus le pourquoi de ma présence sur terre, mais la perspective d’être un représentant de Dieu m’ouvrait une voie étrangement palpitante. Je me risquai donc à aller à cette réunion.