Chapitre 12

Des chaises sont installées dans l’un des pavillons. Il va y avoir une conférence de certains candidats. Je n’ai rien à faire. Je m’installe. J’entends une jolie voix souriante qui m’interpelle.

  • Bonjour…
  • (ah non…la gazelle…)
  • Ça va bien?
  • Bien sûr. Et toi, contente de ta nouvelle immersion?
  • Oh! C’est gentil de t’en être souvenu. Oui, c’est super. Tu veux bien m’expliquer ce qui se passe ici?
  • Ben….des candidats à l’élection vont discuter de leur programme d’élection je crois.
  • Je sais ça…nigaud…mais comment ça fonctionne ici, la politique?
  • Ouf….là tu me pose une bonne question. Comment expliquer la différence d’avec la France…En fait, je ne connais pas grand-chose du système politique français et, pour être honnête, mes connaissances du système politique canadien sont assez limitées.
  • Bah, tu y vas avec ce que tu as…d’acc?
  • Bon, pour commencer, je ne connais pas les fondements d’une république alors je ne peux comparer. Ici, malheureusement, il s’agit d’une pseudo monarchie gouvernementale établie en pseudo fédération.

Je lui fais mon plus beau sourire…celui qui attend la suite…l’espiègle qui cache quelque chose…ce sourire malin qui n’apparaît presque exclusivement qu’en mode séduction…

  • (serait-ce une vierge…?)
  • euuuhhh…on recommence?
  • ..oui, avec joie. Que connais-tu de la situation du Québec. Ça aiderait de savoir par où commencer…
  • ..la séparation et tout le truc?
  • Oui oui, et surtout « et tout le truc »
  • ..pas grand-chose, que les Québécois veulent se séparer du Canada.
  • Tu sais pourquoi?
  • Oui et non.
  • Ben voilà, tu connais tout!!
  • ??
  • ..Oui et non. C’est le meilleur résumé possible. Le fameux Québec fort dans un Canada unis. Oui je veux faire partie du Canada et non je ne veux pas perdre mon identité québécoise. Oui je veux faire l’indépendance pour avoir les avantages d’un pays et non je ne veux pas perdre les avantages que le Canada m’apporte. Tu vois, c’est simple.
  • Et la monarchie pseudo truc?
  • Eh ben ça, ça vient de votre côté et c’est de votre faute.
  • De notre faute?
  • Ben oui, la France a perdu la Nouvelle-France aux mains de l’Angleterre. Et étrangement, on le dit dans ce sens et non pas dans l’autre. Je me demande d’ailleurs si un anglophone dit plutôt que l’Angleterre a gagné la Nouvelle-France des mains de la France…?
  • Mais c’est loin tout ça, non?
  • Peut-être oui, mais je t’explique. Un oiseau qui a été élevé dans une cage ne connait que la réalité de cette cage. Pour lui, la seule liberté qu’il connaît est celle de la cage. Il ne peut donc pas aspirer à être libre, puisque dans sa conscience, il est déjà libre. Sa cage n’est donc pas une prison, mais son chez lui, et tout est à sa juste place dans sa liberté douillette. Le terme province renvoi au temps romains : pro vincere, qui signifie pays vaincu. Tu peux donc voir le Québec comme quelque chose qui se souviens d’avoir été libre et dont on lui a assigné un carcan. Alors on pourrait dire que soit il se bat pour aménager sa cage, et qu’on le laisse en paix avec ses arrangements, soit il se défait de sa cage, parce qu’il ne peut pas l’arranger comme il le veut, ou encore, parce que l’on ne lui donne pas les moyens de l’arranger à sa façon. C’est un peu plus clair?
  • ..un peu plus…
  • Mais tu sais, l’indépendance, c’est d’acquérir la souveraineté de pouvoir faire un pays, mais il est rarement discuté de quel pays il est possible de faire. Qui peut prétendre connaître le véritable destin de la Fille de France…
  • …La Fille de France!?!
  • Bah oui, La Fille de France…la Nouvelle-France…il y a eu beaucoup de colonie, mais une seule Nouvelle-France. Et ne dit-on pas que la France est la fille ainée de l’église? Alors pourquoi ne pas dire que la Nouvelle-France serait sa descendante directe?
  • Mais à l’époque des colonies, la France était une monarchie. Aujourd’hui, c’est une république. Alors elle aurait quoi comme héritage?
  • ..entre autre que le Québec est l’endroit le plus socialiste de l’Amérique du Nord. Mais tu sais, aujourd’hui, la Fille de France est orpheline. La mère patrie n’est plus. Elle est, comme tu as dit, une république. Elle n’est plus la France que l’on a connue. Nous avons évolué à partir de mêmes racines, mais la bouture planté ici a été sarclée et à pousser à sa façon, selon le climat.
  • Hihi, ah oui, le climat ici, parlons s’en…
  • Mais non, pas ce climat, haha…je parle d’avoir grandis sous le régime de l’Angleterre. Ne dit-on pas : Je me souviens d’être né sous le lys et d’avoir grandi sous la rose? Le lys étant la France, et la rose l’Angleterre…Mais la Fille de France deviendra un jour majeur, et j’espère assister de mon vivant à cet événement.
  • Hihi, tu en parle comme s’il s’agissait d’une personne.
  • ..mais elle à sa propre identité. Elle est comme une adolescente de presque 400 ans, toute jeune encore, un peu marginal et un brin rebelle. Elle veut décorer sa chambre à son image mais ses parents adoptifs lui ont imposés des règles. Elle rêve, dans son inconscient, de retrouver et suivre les traces de sa vraie famille, sans pour autant oublier l’expérience qu’elle a acquise. Tu dois comprendre ce que représente la République en rapport à la Monarchie?
  • Ah bah oui, la révolution et tout!!
  • Bah voilà, ici, c’est un peu la même chose. En fait, ce dont il est question ici, c’est de la possibilité de décider de ce que sera notre pays, ou encore de ce que pourrait être un pays. J’irais même jusqu’à dire, de ce que devrait être un pays. Avec toute l’information et l’expérience que l’on connaît des autres pays du monde, il serait possible de faire naître un nouveau pays et qui dit nouveau, dit autrement. Parce que l’on parle souvent des raisons de faire un pays, mais on se questionne rarement sur le type d’état et de gouvernement qu’il est possible de faire. Et c’est ça qui est la beauté de la Souveraineté. C’est toute ta fierté de Française liée à la révolution, à la liberté, à l’égalité, à la fraternité qui est ici brimée et qui pourrait naître autrement.
  • Tu veux dire que ça pourrait être la République Du Québec?
  • Exactement!! Je ne sais pas depuis combien d’années j’entends qu’il faut faire un débat d’idées et jamais on ne parle vraiment du fait de concevoir si le Québec serait de type plus socialiste qu’il ne l’est déjà, ou encore de parler de l’opposition socialisme et capitalisme et de son dérivé, le néolibéralisme. On peut rêver d’un nouveau modèle socio-économique et tout et tout. Tu sais, une fois que le peuple est assemblé, il est possible de refaire le monde!!
  • Dis comme ça, c’est beau, ça me fait penser à la France.
  • Mais tu sais, le régime canadien pourrait s’opposer à la souveraineté du Québec. Avec tous les accords de libre-échanges, il se pourrait que le Québec ne puisse pas se séparer. L’Accord de Libre-Échange de l’Amérique du Nord, l’ALÉNA, entre autre, est signé entre trois pays, le Canada, les États-Unis et le Mexique. Qu’arrive-t-il si le Québec se sépare? Peut-il faire partie de cet accord ou doit-on tout renégocier? Le Canada va-t-il s’interposer? Pas évident, je te le dis…Mais il n’est pas interdit de rêver…il y a aussi d’autre solution plus farfelue…comme de renouer avec la mère patrie et prendre l’Euro comme monnaie.
  • Tu veux dire que le Québec pourrait faire partie de la Zone Européenne?
  • Peut-être pas sous ce nom, mais oui, pourquoi pas. Ce n’est pas parce que la Fédération canadienne est bâtie de cette façon que l’on ne peut pas s’en soustraire et façonner un pays comme bon nous semble. Il y a aussi des courants séparatistes dans l’ouest canadien. Ou encore l’est canadien, qui n’est pas très satisfait, pourrait s’unir au Québec pour former la RENA…La République de l’Est Nord-Américain. Non?
  • ..c’est beau rêver…Je n’aurais jamais cru que la séparation du Québec pouvait changer tant de choses…
  • Tu dis…mais tu sais, quand le peuple est assemblé, il peut aussi faire des choses étranges…comme élire un roi et faire renaître la monarchie.
  • Comme le Roi de France!!
  • Arf, oui, et demander d’hériter des joyaux de la couronne de France.
  • ..On peut pas faire ça, ha ça non.
  • Si si, il y a beaucoup de filles du Roi qui sont venues fonder la colonie. S’il en est, il y a peut-être une descendance qui peut aspirer à la Couronne…
  • Mais tu sais qu’il y a une histoire sur le dernier descendant de la famille royale qui aurait survécu et qui serait perdu?
  • Non mais sans blagues, plus sérieusement, dernièrement, il y a déjà eu une monarchie au Québec. Le Roi Denis 1er de L’Anse St-Jean. Une communauté qui a élu démocratiquement une monarchie et qui a eu son propre système monétaire parallèle. Comme quoi la séparation du Québec pourrait prendre n’importe quelle direction…
  • Alors t’imagine? Le Roi du Québec!! Ça ferait tout un tabac en France…
  • Je me contenterais bien d’une nouvelle constitution démocratique dans ou hors du Canada.
  • Alors tu n’es pas souverainiste?
  • Je n’ai pas dit cela. La souveraineté et l’indépendance, ce n’est pas la même chose. Séparatiste non plus. La séparation est la conséquence de la nécessité d’utiliser la souveraineté pour parvenir à une indépendance qui elle-même est fonction de valeurs menant à des choix entrant en conflit avec le pouvoir politique actuel.
  • Alors un souverainiste, un séparatiste et un indépendantiste ne sont pas la même chose…mais ils veulent tous la même chose…c’est pas un peu tordu?
  • Ben voilà!! Bienvenue chez nous. Pour faire court, opinion toute personnelle bien sûr, je dirais que le séparatiste veut le pays plus que toute autre chose, peu importe les raisons. L’indépendantiste, lui, tiens à son identité, à ses valeurs et à ses choix. Le souverainiste lui, je crois qu’il veut le peuple. Étrangement, bien que ce soit le séparatiste qui représente le Québécois «pure laine», comme on l’appelle, qui scande haut et fort le «Je suis» identitaire et qui ne se gêne pas pour parler en termes de ROC, le «Rest Of Canada», je crois que c’est le souverainiste qui est celui qui est vraiment justifié. C’est aussi celui qui a peur parce qu’il se souviens vraiment d’avoir été sous la domination anglaise et qu’il est conscient que l’assemblée du peuple représente une vraie démocratie à l’image d’une société juste, une société qui se conduit de façon à offrir aux générations futures une réalité qui ne sera pas celle dont nous sommes issus. Le déclin démographique entraînera nécessairement la perte de la balance du pouvoir de la classe moyenne, alors si l’indépendance n’est pas réalisée bientôt et les grandes orientations fixées définitivement,  qui choisira quoi lorsque l’immense noyau socio-démocrate sera disparu…et surtout, qui choisira pour qui…
  • Et toi, lequel t’es? T’es pour la souveraineté?
  • ..j’suis obligé hein…
  • ..bah oui…tu ne peux pas y échapper!!
  • Bon, d’accord…mais encore là, il y la souveraineté et être souverainiste, c’est encore deux chose. Je peux être souverainiste et trouver ce que je souhaite dans un Canada qui, par exemple, changerait sa constitution et dissiperait mes craintes citoyennes. Et il est là le problème. Le Canada, ça reste un bon pays. Et puis, la souveraineté,  je la vois plutôt comme un véhicule pour parvenir à la réalisation d’une authenticité de valeur qui veut se traduire par certains choix de culture. Bon, il y a la langue, bien sûr, mais je prendrais plutôt comme exemple le fait que l’on soit plus socialiste. Comme je t’ai dit, la population vieillit et certains s’inquiètent du financement des hôpitaux publics. Certains veulent une médecine à deux vitesses, où certaines personnes qui ont des moyens peuvent aller au privé pour avoir un service plus rapide. Tranquillement, j’y vois l’effritement d’un choix de société de considérer la santé sur une base monétaire plutôt que sur une base humaine. Tu sais, ce n’est pas parce que tu as de l’argent que la souffrance fait plus mal. Tous les êtres humains souffrent de la même manière et considérer cette souffrance de façon humaine, ce n’est pas de privilégier les plus riches en soutenant un système qui démontre son contraire.
  • C’est un comme ça par chez-moi aussi…
  • Voilà, nous ne sommes pas tombés loin de l’arbre…C’est la même chose pour l’éducation. L’arrimage progressif du système scolaire aux besoins de l’industrie au détriment de l’enseignement d’une connaissance plus générale par l’apparition, entre autre, de collèges privés et spécialisés, constitue la même aberration du système. Le choix de la population du Québec des années soixante en matière d’éducation est basé sur le même raisonnement ; celui de considérer la connaissance sur une base égalitaire pour donner à tous l’opportunité d’avoir accès aux études sans discriminations et selon leurs aptitudes. En d’autres termes, un diplôme d’une université n’as pas plus de valeur que celui d’une autre. Ça veut aussi dire que ce choix de société empêche l’engrenage de l’inégalité de la richesse. Ici ce n’est pas parce que ton père était riche, que tu as étudié dans l’université la plus chère, que tu as obtenu un meilleur poste qu’un autre qui a le même diplôme d’une autre université, que c’est ainsi depuis plus de cinq générations, et que c’est toujours la même classe de la société qui se retrouve avec les postes clefs parce qu’ils sont les seuls à pouvoir se payer ce genre de diplôme et qu’en bénéficiant de postes décisionnaires, ils entretiennent et perpétuent cette inégalité qui n’est pas à l’image du potentiel humain, mais de celui du portefeuille, que tu auras plus que ce que ton propre vouloir peut te permettre d’être.
  • Pour quelqu’un qui n’en savait pas trop sur la politique, je trouve que t’en dis des trucs. T’es militant toi, non?
  • Bof, peut-être un peu, avant, avec l’association étudiante…mais aucun parti politique….mais tu sais, avec les nouveaux traités de libre-échange, comme la ZLÉA…
  • La quoi?
  • Le sommet de Québec en 2001? La Zone de Libre-Échange des Amériques? L’altermondialisation? Ça te dit quelque chose?
  • Ah ça oui, bien sûr!!!
  • Bien, alors imagine que le Canada, qui n’a pas le même système d’éducation que le Québec, imagine que le Canada signe un traité de libre-échange et qu’il inclut l’éducation au même titre que les États-Uniens l’entendent. T’imagine? Alors voilà, oui je suis souverainiste et s’il le faut, pour garder mon indépendance, je cocherai oui pour la séparation…mais je reste fédéraliste, et ça c’est un autre débat.
  • C’est pas justement une élection fédérale?
  • ..oui…tu veux qu’on remette ça?
  • Oh non, ça va commencer bientôt.
  • D’ailleurs, je ne crois pas que je vais rester…moi la politique…
  • ..d’accord…alors tu t’en vas avant qu’ils ne racontent des bobards?
  • Qui te dit que ce n’est pas moi qui ai raconté des mensonges?…?
  • Pffff…
  • ..bonne journée…
  • À toi aussi…et merci pour les menteries…

Sur mon chemin du retour, un étudiant de ma classe en croisé…

  • T’as pris les cours qui sont au programme pour cette session?
  • Bien sûr.
  • Alors on se revoit bientôt!!
  • À plus!!

J’appréciais ce camarade, mais il trouvait aussi Mam’selle Zoé de son goût. D’ailleurs, qu’était-elle vraiment? Le vent cinglant à ma sortie du pavillon me rappela à ma solitude. J’étais venu dans cette ville en abandonnant tout ce que l’avenir m’offrait pour parvenir à fonder mon entendement. Je mentirais si je ne rappelais pas à ma mémoire la phrase qui dit : « Abandonne tout et suis-moi ». Avec le courage et une certaine témérité, j’avais affronté le regard des autres qui me voyaient abandonner cet avenir radieux qui me souriait. Mais mon sourire, lui, tout intérieur qu’il était, m’avait appelé jusqu’ici. Mais qu’était-elle donc à la fin? M’étais-je appelé pour la rencontrer Elle? Était-elle l’âme de l’université? Comme celle de la forêt où mon rocher portait probablement encore la marque de mon passage? Il m’apparaissait évident qu’elle habitait l’université. Je ne la rencontrais que sur le campus où à travers le sourire des yeux de jeunes étudiantes. Qu’était-elle vraiment…

L’espace douillet de mon appartement me réchauffant, sirotant un bon café, je me laissai dériver au travers d’un méandre de possibilités lascives, mais plus je dérivais sur ces pensées, plus je comprenais qu’elles étaient toutes faites du même bois : Mam’selle Zoé. À travers tous ces sourires, à travers toutes ces courbes du possible, le même idéal trônait. C’était elle et elle seule qui avait ravît mon cœur, avant même que celui-ci ne résonne, avant même que l’énergie ne m’interpelle, avant même que je ne lui eusse prononcé mon premier bonjour, sa verve, son éloquence, sa vivacité d’esprit, son accent, le scintillement de ces yeux avaient imprégnés mon âme. C’est sur ces pensées que ma tête se perdit dans mon oreiller, satisfait que ma journée fût, somme toute, calme et agréable.