Chapitre 10

Je retournai le camion de déménagement tard le soir. C’était tout près de mon nouveau chez-moi. J’avais cette fois-ci opté pour la proximité de l’université et j’avais tout à portée de main dans un centre d’achat en forme de pyramide. J’installai donc mon lit et m’y effondrai.

L’année tirait à sa fin mais j’avais enfin un espace où me retrouver en paix. J’appréciais de plus en plus ces moments de silence qui me rappelaient mon rocher de méditation. Je pouvais m’absorber des heures dans la contemplation du nous, tentant d’en percevoir les limites sans jamais les pressentir. Lorsqu’une vue d’ensemble s’ouvrait à mon entendement, elle se transmutait et se renouvelait en un nouveau domaine tout en s’éteignant telle une luciole dans la nuit. J’avais certains instants de lucidité qui se noyaient et se nouaient en un flot de connaissance qui m’était inconnue. Ce nous dansait sans cesse sous ses masques interchangeables et intermittents, dévoilant sa nudité à tous les regards sous les formes que leurs donnent les yeux qui le perçoivent.

Comme dans le cas de la fluidité du réel, il m’était impossible de dépasser un certain seuil. Lorsque j’approchais de trop près, j’étais automatiquement déconcentré par un événement. Mais cela ne réfrénait pas mon envie de continuer à expérimenter cette voie et je découvrais tranquillement que cette réalité que je cherchais à palper n’était pas complètement inerte.

Après quelques jours, au-delà de la présence que je pressentais jusqu’alors, il y eut autre chose. Lorsque je rapprochai mes mains, je sentis une certaine résistance. Lorsque je soupesai le vide, il m’apparut avoir une masse, une certaine densité. Comme un fluide visqueux, je pouvais le faire glisser le long de mon bras pour ensuite le faire suivre mon corps pour le faire remonter. Mine de rien, à partir de cet instant, partout où j’allais, je ne cessais de jouer à faire tournoyer l’énergie autour de mon être.

Comme si elle avait une certaine mémoire et qu’elle s’habituait à moi, l’énergie commença à tournoyer d’elle-même. Lorsque j’écoutais de la musique dans mon baladeur, elle suivait la cadence, changeait d’amplitude en se faisant tantôt agressive, tantôt langoureuse, le tout selon les notes tendues. Elle m’était chatoyante.

La nouvelle année arriva, et une nouvelle session pointait du nez. Je ne savais comment se déroulerait la suite mais avais-je d’autres choix que de continuer le périple? Un matin, sur le chemin menant à l’université, je suivais une femme tout en me demandant comment je pouvais rétablir la situation entre Zoé et moi.

Puisque Zoé avait plusieurs portes d’entrées sur le monde, je me demandai si cette femme qui marchait devant moi n’était pas une de ces fenêtres par lesquelles Zoé avait vue. Je pris mon courage et m’approchai pour lui parler :

  • Pardon madame, puis-je vous déranger un instant?
  • Bien sûr, que puis-je pour vous?
  • C’est relativement simple. J’ai un problème féminin que je n’arrive pas à résoudre et comme vous êtes une femme, j’aimerais avoir votre avis sur ce que je devrais faire.
  • C’est pour un courrier du cœur alors?
  • On peut le voir de cette façon. Voilà, j’aimerais rétablir une relation qui débute et qui a été perturbée par certaines circonstances hors de mon contrôle. Je lui ai écrit mais n’ai reçu aucune réponse de sa part. Auriez-vous une suggestion qui nous permettrait de nous rencontrer de nouveau pour voir s’il y a un réel intérêt?
  • Je ne sais pas trop. Vous savez, une soirée dansante a toujours été une situation très prometteuse.
  • Alors selon vous, je devrais l’inviter à aller danser? C’est plutôt difficile de discuter dans ce genre d’endroit.
  • Alors il vous faut trouver un endroit qui répondra aux besoins de votre situation. Laissez-vous guider, la vie peut offrir de belles surprises

À ce sourire, je répondis merci en souhaitant de joyeuses fêtes.

J’eus alors l’idée de consulter les différents babillards de certaines facultés que je considérais être propices à la présence de Zoé et qui me recevaient sans hostilité. Il y avait plusieurs affiches de fêtes de fin de session et je ne savais où arrêter mon choix. Je passai près du pavillon administratif et j’entrai sans grande conviction concernant les affiches. À ma grande surprise, sur le premier babillard que je consultai se trouvait une affiche pour une soirée dansante hors faculté et hors de l’ordinaire. Il s’agissait d’une soirée de danse traditionnelle servant d’intégration aux nouveaux étudiants provenant de l’étranger.

Je décidai que pendant cette soirée, je serais disponible et me laisserais approcher voire même apprivoiser. Comme je n’avais aucun moyen d’inviter Zoé à cette soirée, je tentai de la rejoindre en écrivant de nouveau à la source, même si je provoquais des dommages collatéraux irréversibles en annihilant le peu de crédibilité qui aurait pu subsister à mon sujet dans l’esprit de Mam’selle Zoé. Je l’invitai donc à une soirée ouverte, sans spécifier le sens tordu que prenait cette invitation.

Arrivé au jour fatidique, angoissant devant l’inconnu qui se présentait à moi, je me demandais comment allais-je la reconnaître? Allait-elle au moins être présente? Décidé à relever le défi qui se présentait à moi, je me rendis à cette soirée.

Il y eu d’abord un discours, puis un repas. Lorsque je trouvai une table où m’asseoir, deux jeunes femmes prirent place devant moi. Nous avons discuté longuement tous les trois en attendant que la danse commence. Je les trouvais très sympathiques et l’une d’elle me plaisait beaucoup.

Je ressentais que l’énergie était présente entre nous, mais elle avait parfois un ton sarcastique qui me rappelait l’amertume d’une conjointe blessée qui n’a pas encore pardonnée une dispute, qui est encore présente seulement par les sentiments qui l’habitent. De plus, je la trouvais trop jolie, trop parfaite, je sentais que la situation n’était pas à mon avantage, qu’il y avait anguille sous roche.

Je me sentais à la merci d’une situation asservie à son vouloir. C’est alors que je réalisai qu’elle disposait de plusieurs fenêtres d’entrées et que je n’étais pas obligé de subir ses choix. La danse traditionnelle prévue au programme avait, d’une certaine manière, déjà commencée sans que je ne m’en rende compte. Il ne s’agissait plus d’une soirée dansante mais d’une danse de la séduction. Elle s’était choisie comme partenaire et avait initié le pas, mais, bien qu’entrant dans la danse, je n’appréciais ni le rythme, ni le ton.

Je remerciai donc ces demoiselles pour leur compagnie et décidai de mener la danse. Je devais trouver un moyen de la contraindre à changer de fenêtre, un moyen de capter son attention, d’attiser son désir. Alors que je me promenais parmi la foule qui croisait mon regard, je cherchais comment allais-je la contraindre à baisser sa garde pour se laisser guider par cette forme de convoitise que suscite la curiosité.

En misant sur ce trait de caractère que j’avais remarqué en elle, j’ai donc parié sur mon propre comportement lorsqu’il est guidé par la curiosité, particulièrement lorsqu’il est question de séduction et lorsqu’il m’est impossible d’obtenir satisfaction sans m’approcher de la tentation. Il me fallait maintenant me faire tentation.

Comme je cherchais aussi à satisfaire ma curiosité sur ce qui m’arrivait, je souhaitais surtout me rapprocher d’elle pour lui permettre de me jauger sans ressentir de pression. Je crois que nous cherchions tous les deux à découvrir le phénomène que l’autre représentait. J’étais apparu soudainement dans son environnement, j’avais découvert son existence, ou l’inverse, et ni l’un ni l’autre n’avait deviné ce que l’autre était.

C’est alors que je remarquai cette jeune femme à la peau d’ébène qui avait pris mon inscription pour la danse quelques jours plutôt. Elle se tenait à la mezzanine de l’étage supérieur et avait une vue sur le rassemblement. Je montai la rejoindre en espérant une fenêtre sur Zoé et lui adressai la parole :

  • Tiens, bonjour toi. La soirée est à ton goût?
  • Oui, merci. Je ne connais personne, mais j’ai du plaisir à rencontrer.
  • Tu voudrais rencontrer une personne en particulier?
  • Mmmm….oui, mais dans l’état des choses, ce n’est pas très évident. Je pense la rencontrer ce soir, mais je ne la reconnaîtrai peut-être pas.
  • Hihi !! Elle se cache peut-être quelque part. Qui sait, elle pourrait déjà être ici et elle attend peut-être seulement une bonne occasion pour te faire la converse.

Je la regardai dans les yeux, tentant d’y déceler un terrain connu, tout en me demandant si elle avait conscience que les mots qu’elle utilisait pouvaient pleinement s’adresser à cette situation. Avec un grand sourire un peu moqueur, elle me dit :

  • Ne me regarde pas ainsi, ce n’est pas moi que tu cherches.
  • En effet, je crois que tu as raison, mais peut-être pourrais-tu m’être utile pour atteindre mon but.

En la prenant par la main sans lui laisser trop de choix, je l’invitai à danser. Elle n’était pas très à l’aise, mais moi j’étais comme un poisson dans l’eau. Je ne suis pas du genre à danser en discothèque mais cette fois c’était différent. Je sentais tous ces souvenirs d’enfance descendre le long de mes jambes. Ce temps où la période des fêtes était synonyme de danses et que la parenté nous initiait aux traditions. Ces instants où tous tournaient à vive allure jusqu’à ce que certains perdent presque pieds d’être enivrés. Ces instants de pur bonheur s’emparèrent de moi et me propulsèrent parmi les maîtres et les apprentis de la piste de danse.

Comme cette danse nécessite que l’on change de partenaire, je perdis vite ma cavalière. Mais tout sourire que j’étais, le temps n’était plus. Au détour de la piste, j’aperçus cette trop jolie demoiselle qui m’avait tenu compagnie durant le souper. Je lui ai souris discrètement, mais je voyais à son visage toutes les questions soulevées par ma fuite, par le fait de lui être indifférent, de ne pas m’étaler devant sa beauté et son charme, bref, ce tour de piste l’avait désarçonnée. Au détour suivant, elle était tout sourire et ne me remarquait même pas passer. Elle s’était laissé gagner par l’ambiance. Je ne revis plus cette fille de la soirée.

La danse suivante, je me retrouvai avec l’une des femmes en costume d’époque qui enseigne aux étudiants étrangers. Elle n’était plus jeune mais assez jolie. Nous nous sommes amusés grandement, si bien qu’elle vînt discuter avec moi pendant la pause. Elle me confia qu’elle se trouvait chanceuse de pouvoir assister à la soirée car elle souffrait souvent de migraine et que ce type de danse n’améliorait pas sa condition. Ces migraines étaient présentes au début de la soirée, mais elles venaient maintenant complètement de disparaître. Je lui ai alors lancé à la blague que c’était parce qu’elle venait de danser avec un partenaire qui lui avait fait perdre la tête. J’eus droit à un sourire amusé et lorsque les danses reprirent, elle m’entraîna sur la piste comme une gamine pleine de gentilles malices.

Pendant que nous dansions, je remarquai qu’elle avait une tête de moins que moi et que son visage était à hauteur de ma poitrine. Elle suivait le pas en remuant la tête de gauche à droite alors que je ressentais une variation d’énergie à cette hauteur.

J’avais l’impression que notre proximité avait un certain effet sur notre état. Je ressentais une étrange satisfaction à la voir sourire et balancer sa tête, comme s’il n’était pas seulement question d’un plaisir anodin mais plutôt d’un bien-être mutuel. Arrivé à une autre pause, elle leva la tête et je pu plonger mes yeux dans une myriade d’étoiles. Lorsqu’elle réalisa ce que je voyais, elle recula d’un pas tout en me remerciant gentiment, comme une dame de son rang l’aurait fait, et elle me pria de revenir plus tard si je désirais être son cavalier pour les dernières danses.

Je m’éloignai pour me servir un rafraîchissement et je fis alors la connaissance d’une jeune Française qui était aussi en elle-même un vrai rafraîchissement. Elle trouvait sa soirée étonnamment amusante et après qu’elle m’ait parlé de son parcours, elle m’invita à être son cavalier. Comme l’on m’avait laissé le choix de ma cavalière pour la suite, j’acceptai sur le seul motif qu’il s’agissait peut-être d’une autre fenêtre donnant sur Zoé. Je ne pouvais en être certain qu’en la côtoyant.

Nous avons commencé à danser et bien que je ne puisse savoir si j’avais la bonne partenaire, j’en vins vite à la conclusion que même si Zoé était cette fille, je n’aimais pas sa compagnie. Elle sautillait comme une gazelle trop heureuse d’être heureuse.

Non pas que je n’aime pas les gens heureux, mais il y avait quelque chose de faux et de forcé dans cet enthousiasme qui me gênait et me faisait sentir prisonnier de ce trop grand intérêt. Je prétextai devoir aller aux toilettes pour sortir de cet étau et, lorsque je retournai à la fête, cette petite biche s’était placée à un endroit stratégique que je ne pouvais esquiver. Elle discutait avec deux hommes et m’invita de la main à les rejoindre.

À contrecœur, je les ai rejoints, mais je n’avais pas goût à leur compagnie. Les yeux fixant le vide, j’eus tout à coup l’impression d’être dénudé. Je levai la tête en direction de mon intuition et je surpris une jeune femme qui me fixait en flagrant délit. Elle fût embarrassée et se détourna. C’est à cet instant que je compris que rester avec ces personnes ne me permettrait en rien d’atteindre mon objectif. La jeune française se tourna vers moi et me demanda :

  • Ça fait longtemps que vous faite partie de la faculté?
  • De quelle faculté parlez-vous?
  • Bien, vous savez quoi, LA faculté.
  • Je ne suis pas sûr de bien vous saisir.

C’est alors qu’un des jeunes hommes renchérit :

  • Vous savez!?! La faculté avec deux petits numéros dans le dos…
  • Heeeu…ah oui…hum (toussotant)…pas très longtemps…

Et la gazelle de renchérir :

  • Vous savez, il y a beaucoup d’admis dans la faculté, mais ce n’est pas tout le monde qui peut faire médecine.

Sur ce, elle s’adressa à ses compères et leur demanda de rester avec moi. Ce à quoi l’un des deux lui répondit qu’ils allaient bien me surveiller. Sans mots dire, je retournai vers la piste de danse. Dès qu’elle me vit, la gentille dame avec qui j’avais tant dansé vînt me prendre la main. Elle me regardait d’une étrange façon. Ses yeux voulaient dire à la fois je te comprends et te plaint mais aussi je suis contente que tu me sois revenu.

Lorsque nous nous sommes placés en ligne pour une nouvelle danse, face à nos partenaire, elle me fit signe d’attendre et elle partit inciter quelques participants pour compléter l’alignement. Comme elle me vit faire la même chose, elle vînt me voir très rapidement et me remis à ma place.

  • Ne changez pas de place, j’aimerais encore danser avec vous.
  • Ne vous inquiétez absolument pas…
  • (Comme si je pouvais être ailleurs, moi…)

Les quelques danses restantes, nous les passâmes à rigoler pour rien, juste parce que nous dansions ensemble et que nous aimions ça. J’aimais sa présence, même si elle semblait avoir deux fois mon âge.

Lorsqu’il fut temps de partir, nous nous dîmes au revoir et sur le chemin de la sortie, mon regard croisa le regard d’une jolie jeune femme. J’avais droit à un regard incrédule et, bien qu’il soit étrange qu’une inconnue vous face ces yeux, je continuai ma route sans lui porter aucune considération. Je sifflotais sous une nuit étoilée et, à la maison, je consultai mon courriel pour voir si j’avais la chance d’avoir de nouveau pourriel. Mais depuis la colère de Mam’selle Zoé, ils avaient cessé. Par contre, j’avais un autre genre de pourriel.

Cette fois, il s’agissait d’une de ces chaînes de courriel où il faut faire suivre le message ou ce qu’il contient ne se réalisera pas. Généralement, il s’agit d’un message où il faut faire un vœu et, en le transmettant, toutes les chances que le vœu se réalise sont réunies.

Je ne participe jamais à ce genre de trucs. Pourtant, après avoir regardé le diaporama, je restai longuement sur la dernière image. Il s’agissait d’un dessin d’une femme nue, ou plutôt d’une fée ou d’une nymphe, je ne sais, que l’on voyait de côté.

De sa posture se dégageait une certaine grâce. Loin d’être érotique, on pouvait voir une partie de sa poitrine et la courbe de ses hanches.  Ce qui attirait mon attention était de splendides ailes argentées sur son dos. Il ne s’agissait pas d’ailes d’ange faites de plumes, mais plutôt de filaments argentés finement agencés qui évoquaient le fantastique des forêts d’autrefois. Il était écrit au bas de l’image que ce message prenait en partie origine du Palaiseau et de l’envoyer à celle qui avait besoin de sexe. Elle viendrait me visiter trois jours plus tard si je respectais les conditions. Advenant le cas contraire, je n’aurais plus jamais de bonnes relations sexuelles.

Après une brève recherche pour en savoir un peu plus longuement sur le Palaiseau, je découvris qu’il s’agissait en fait d’un palais du paradis. J’étais perplexe et fasciné à la fois. Je me doutais bien que Mam’selle Zoé avait probablement déjà connu un homme, mais je me posai la question à propos de Zoé. Avait-elle, elle, eut droit à l’intimité? Et mes ailes? Au point où j’en étais, un message de plus ou de moins à la source… je lui envoyai donc le message. C’était une manière de montrer que le destin frappait à nos portes et que lui envoyer ce message était une façon de lui faire partager ce que la vie mettait sur ma route, tel un signe d’encouragement afin de continuer cette aventure insensée.