Chapitre 1

Dieu sera cru guerroyer avec lui,

tant prudent et sage sera le rejeton de la Cape.

Prophétie d’Orval

Chapitre 1

Je suis Joseph, je crois au destin et je n’ai jamais désiré être médecin. Toute cette histoire de destin a commencé avec une question qui m’apparut un jour vide de sens. Chaque nouvelle personne que je rencontrais et avec qui je commençais une discussion l’avait en bouche en moins de cinq minutes. Comme si elle me déterminait, cette éternelle question ; – que fais-tu dans la vie ? –  cette éternelle question, finit par m’empoisonner.

Elle me devint toxique au moment où je me demandai honnêtement en moi-même ce que je faisais dans la vie. Mes actions étaient-elles le miroir de mon être ou était-ce seulement les intentions qui comptaient? Étais-je ce que je pensais être ou étais-je le fruit de mes œuvres? La majorité de mes actions se faisaient dans le cadre de mon travail et pourtant, je n’étais pas ce travail.

Bien que j’étais contre la pollution, la surproduction et la surconsommation, bref une jeunesse à l’aube du IIIe millénaire, j’y participais  chaque jour et plus j’avançais, plus je sentais le poids de ma responsabilité. Être responsable face aux enfants, n’est-ce pas être adulte? Et pourtant, plus j’avançais sur cette route que je n’avais choisi qu’à demie, plus je sentais que je fuyais ces responsabilités. Bien qu’il n’y ait pas de sots métiers, ce n’était pas une raison pour en pratiquer un qui me plaçait dans un dilemme entre mes valeurs et ma subsistance. Ce que je faisais dans la vie? Je n’en avais plus la moindre idée.

C’est vers ce moment que la question a mutée pour me devenir mortelle. Elle est devenue – que fais-tu de ta vie? –. Ces mots résonnent encore parfois en moi, comme s’ils soulignaient l’origine de mon destin et le début de ma mort. Ces mots correspondent à une décision qui, un jour ou l’autre, se présente à l’esprit alors que l’on cherche une raison pour justifier ce que nous avons fait jusqu’ici, mais surtout une raison pour justifier que l’on continue dans cette voie. Les enfants sont souvent la réponse à ce questionnement. C’est aussi souvent à ce moment que certains rêves s’estompent et que l’on doit faire le deuil de ce que nous ne serons jamais.

Mais si cette question survient dans un contexte où les enfants ne font pas encore partie de la solution, il faut réévaluer sa situation. Pourquoi suis-je où je suis? Pourquoi fais-je ce que je fais? Où et quand ai-je fait le choix de le faire? Qu’est-ce que je vivais, quel était mon but? L’ai-je atteint ou abandonné? Mes rêves peuvent-ils se réaliser si je continu dans cette voie? Les rêves que j’avais sont-ils encore miens? L’ont-ils déjà été? C’est par cette dernière question que commença à germer quelque chose en moi. D’où venait le rêve qui avait balisé les choix qui m’avaient amenés à ce quotidien? Se réalisait-il dans ma situation ou si celle-ci n’était-elle que la fin d’une première étape ?

Il y a des rêves illusoires et aussi d’autres rêves qui sont du domaine du possible, mais dont on ne connaît pas la provenance. Ils sont là, nous habitent, nous révèlent, nous portent. J’avais besoin de la réponse à cette question pour continuer car l’on est serein que lorsque nos actions s’accordent avec nos pensées. Mais d’où peut provenir l’origine de cette pensée? Il est parfois difficile d’identifier le moment où la graine a été semée, et assurément impossible de savoir lorsqu’elle germera. Quelque chose en moi cherchait la lumière.

Ce sentiment de sentir en soi grandir une idée, qui devient presque une obligation, qui ne s’écarte que sous le thème du renoncement, qui ne se réalise que par des sacrifices, ou pire encore, qui ne s’accepte qu’à demi, sous forme de résilience, ce sentiment qui appelle la raison, la harcèle, mais ne se raisonne pas, ce qui naît comme idée de notre réalisation ne doit pas mourir. Peu importe la forme du chemin qui y mène, l’idée doit rester assez forte pour soutenir les temps où la volonté cherche son courage.

J’ai médité longuement sur l’origine de mon rêve. Je ne le fuis qu’à moitié, m’y engageant prudemment. J’en suis venu à la conclusion qu’il n’est pas de moi. Ce n’est pas mon rêve, c’est un rêve. Il m’apparaît comme une nécessité. Est-ce un appel à la réalisation? Mais pourquoi m’engagerais-je moi à le réaliser, puisqu’il se propose à qui voudrait le vivre? Et s’engager en rapport à quoi? Et qu’est-ce que l’engagement? Se donner? S’investir? S’abandonner? Qu’est-ce qui mérite  le don ma vie?  Le bonheur des autres constitue-t-il une raison suffisante? Bien que je trouve mon bonheur dans celui des autres, qui sont ces autres? Beaucoup de questions à méditer et aucunes raisons suffisantes.

Sans le savoir, par ces nombreuses méditations, j’arpentais déjà le chemin et j’examinais minutieusement le seuil d’une porte qui se dessinait à l’horizon. J’avais un sens, une direction, un but premier : savoir sur quelles bases reposerait mon engagement. Pour paraphraser Archimède, il me fallait d’abord un point d’appui pour soulever le monde ; du moins, le miens.

Je ne me suis pas rendu compte qu’à l’époque où j’avais effectué mon choix de carrière, j’avais fait un premier mouvement autonome sur l’échiquier de la vie. Je n’irais pas jusqu’à dire que j’avais alors une vue d’ensemble du jeu, pas plus que je n’ai l’orgueil de prétendre que c’est le cas aujourd’hui. Pourtant, à une certaine époque, j’ai cru que j’avais un certain contrôle sur la partie. Mais un adversaire dont on ne connaît rien est toujours en mesure de jouer des coups que l’on n’avait pas prévus. Et il joue le plus souvent les pièces qui s’harmonisent à nos mouvements, tant que la partie s’oriente selon son plan, nous laissant une illusoire satisfaction d’être le maître de notre marche.

Mais nous ne sommes pas obligés de jouer tous les coups de la séquence qui avait été amorcée lors de notre entrée dans la vie professionnelle. Toute notre jeunesse, les mouvements de cet échiquier semblent bouger tous seuls, sans que nous y intervenions, mais en fait, la partie se joue sans nous. Nous ne sommes alors qu’une pièce parmi d’autres et ne sommes à un endroit que parce que la chaîne de causes et effets nous y a menée. Cet enchaînement peut durer toute la vie durant. Il peut être vécu innocemment, inconsciemment, avec insouciance, mais il peut s’avérer pesant, étouffant, voire même aliénant. Le mot le dit, c’est un enchaînement. Seuls ceux qui souffrent se questionnent et souvent, le seul fait qu’il n’y ait pas de réponse est une torture en soi.

Alors vient un jour où l’insatisfaction s’installe dans notre vie. Entre l’espoir et la peur se dresse le gouffre de l’avenir. D’un côté le fameux « Deviens ce que tu es », gonflé d’une vie qui nous ressemble, et de l’autre, le « voilà ce que tu es », ce qui est acquit et menace de disparaître sous l’épée du changement, une vie à l’image de ce que les autres voient.

Je me souviens avoir lu une interprétation intéressante de la parabole des talents de la Bible. Il est dit en Matthieu, chapitre 25, versets 14-30 :

               Il en sera comme d’un homme qui, partant pour un voyage, appela ses serviteurs, et leur remit ses biens. Il donna cinq talents à l’un, deux à l’autre, et un au troisième, à chacun selon sa capacité, et il partit.

               Aussitôt celui qui avait reçu les cinq talents s’en alla, les fit valoir, et il gagna cinq autres talents. De même, celui qui avait reçu les deux talents en gagna deux autres. Celui qui n’en avait reçu qu’un alla faire un creux dans la terre, et cacha l’argent de son maître. Longtemps après, le maître de ces serviteurs revint, et leur fit rendre compte.

               Celui qui avait reçu les cinq talents s’approcha, en apportant cinq autres talents, et il dit: Seigneur, tu m’as remis cinq talents; voici, j’en ai gagné cinq autres. Son maître lui dit: C’est bien, bon et fidèle serviteur; tu as été fidèle en peu de chose, je te confierai beaucoup; entre dans la joie de ton maître.

               Celui qui avait reçu les deux talents s’approcha aussi, et il dit: Seigneur, tu m’as remis deux talents; voici, j’en ai gagné deux autres. Son maître lui dit: C’est bien, bon et fidèle serviteur; tu as été fidèle en peu de chose, je te confierai beaucoup; entre dans la joie de ton maître.

               Celui qui n’avait reçu qu’un talent s’approcha ensuite, et il dit: Seigneur, je savais que tu es un homme dur, qui moissonnes où tu n’as pas semé, et qui amasses où tu n’as pas vanné; j’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre; voici, prends ce qui est à toi.

               Son maître lui répondit: Serviteur méchant et paresseux, tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé, et que j’amasse où je n’ai pas vanné; il te fallait donc remettre mon argent aux banquiers, et, à mon retour, j’aurais retiré ce qui est à moi avec un intérêt.

               Ôtez-lui donc le talent, et donnez-le à celui qui a les dix talents. Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on ôtera même ce qu’il a. Et le serviteur inutile, jetez-le dans les ténèbres du dehors, où il y aura des pleurs et des grincements de dents.

En considérant un talent  non pas comme un avoir matériel, car à cette époque un talent était une unité monétaire qui valait environs 6 000 deniers, mais plutôt comme posséder un talent naturel, la parabole du talent s’éclaire d’un sens nouveau. Il s’agit ici de celui qui développe ses talents et de celui qui n’en fait rien. Lorsque le temps du choix est arrivé, sommes-nous vraiment conscients des graines qui ont été semées en ce monde par notre naissance? Les talents que la vie nous offre ne doivent-ils pas être développés, même s’ils ne fleurissent pas tous à la même saison? Même s’il y une réelle difficulté à conjuguer de nouvelles notes à une mélodie qui nous anime quotidiennement, la joie du talent fleurissant est douce au cœur contrairement à l’âpreté de sa flétrissure.

Mais si nos choix fondamentaux sont fonctions de nos talents, nos choix sont-ils vraiment objectifs? Est-ce dire que le choix n’existe pas? Pourtant, nous faisons des choix quotidiennement, mais qu’en est-il des grands choix qui jalonnent notre existence, ceux qui ne sont pas légion et qui demandent courage? Lorsqu’arrive le jour de l’insatisfaction et du rejet en bloc, franchir une grande étape de sa vie demande alors réflexion, appelle à la macération des idées et demande que le choix parvienne à maturité.

Pour moi, l’aventure ne commence à être trépidante qu’à partir de cet instant. C’est la première pièce à déplacer consciemment sur un échiquier qui ne nous appartenait plus. La souffrance se meut alors en conscience et l’espace d’un bref instant, nous nous surprenons non pas seulement en tant que pièce du jeu, mais aussi en tant que joueur.

L’appel du jeu n’est pas toujours flagrant. On ne se réveille pas un matin en ayant pleine conscience de la place que l’on occupe dans l’univers, en se disant que l’on a fait fausse route et que l’on abandonne tout pour recommencer à nouveau. C’est un lent processus qui peut mijoter des années, voire même tout une vie. La chance peut faire naître l’appel très tôt dans notre vie et, de ce fait,  il est plus facile à suivre parce que  nous n’avons rien à sacrifier sinon notre jeunesse et nos illusions.

Mais lorsque l’appel germe dans l’âge adulte, qu’il nous tenaille à chaque jour en remettant sans cesse en question les choix et les responsabilités qui composent notre quotidien, qu’il s’endort quelque temps et reviens encore et toujours, éprouvant notre patience, notre ténacité, notre esprit, cet appel peut être destructeur.

Nous rêvons de ce que nous sommes, de ce que nous pourrions être, de ce que nous serons et parfois, nous ne sommes pas ce que nous faisons et nous ne serons pas ce que nous pourrions être. Il faut prendre position, accepter l’inévitable, assumer la décision, aller de l’avant…ou vivre avec le poids d’un sentiment d’insatisfaction ou, dans mon cas, de lâcheté.

Je me demandais souvent à quoi servait ce que je faisais dans la vie et suite à une discussion avec mon père où je lui ai demandé quel était le but de la vie, il me répondit : « Le but est de bien servir Dieu ».

À partir de cet instant, je découvris une chose évidente de ma vie qui m’avait été voilé ; j’aimais servir. Les sentiments les plus agréables et les plus durables que j’éprouvais dans ma vie étaient lorsque je rendais service. Je me sentais alors indispensable pour un instant, unique pour cet instant, et les pensées générées par cette action pouvaient m’habiter plusieurs jours. Mais plus j’avançais dans cette voie, plus je voulais m’y investir.

Puis vînt le jour où j’ai eu besoin du temps que je passais à travailler. Je voulais servir d’une façon que moi seul pouvais le faire. Pour m’investir d’avantage, j’avais besoin de mettre à profit des talents encore inexploités ainsi que de temps pour les faire mûrir. C’est ainsi que sans savoir que je deviendrais médecin, je pris la résolution de retourner aux études.

L’on est libre que lorsque l’on sert. Encore faut-il savoir choisir son maître. C’est donc pour cette raison que j’ai abandonné le moule qui m’avait été réservé, celui où j’avais une place active dans la société, pour me marginaliser dans une simplicité volontaire, où mon existence est orientée vers ce qui m’est souhaité. En connaissance de ce que je refusais, j’ai accepté de faire le choix de vivre le risque d’une aventure dans lequel la réussite, le succès et la victoire ne sont pas assurées.

C’est cette liberté que j’ai saisie à bras ouverts pour refuser le chemin qui nous semble tout tracé et dont il est dur de s’écarter. Ce n’est pas dans mon vieil âge que j’allais me réaliser, mais maintenant et à chaque jour.

Mais encore faut-il aussi refuser de laisser la vie jouer la partie à notre place. Changer la stratégie fait-il parti de cette destinée qu’avait scellé notre naissance? Et si nous avions plusieurs destins possibles et que sur le chemin les portes se succédaient, nous laissant le choix de les ignorer ou non après avoir jeté un bref coup d’œil dans l’embrasure? Et si cette crise existentielle était un appel sourd du fond de notre fond, un appel pour une porte unique, différente de celle que la vie nous avait proposé, une porte dont on connaît déjà ce vers quoi elle mène sans jamais l’avoir entrouverte, une porte qui ouvre sur une dimension complètement différente, une porte qui ouvre sur soi.

J’ai donc finalement cessé de me mentir, de me plier à la raison d’autrui, de faire ce que je devrais faire et j’ai fait ce que je désirais faire dans le respect de tous, y compris du miens. Je n’ai peut-être plus l’aisance matérielle et la sécurité qu’amène un emploi, mais je ne vis plus l’aliénation d’un travail fait en automatisme pour de fausses raisons. J’ai recouvert la vue et je m’appartiens dans mes choix,  dans mon intégrité, dans  mon destin. Mais une fois cette destitution effectuée, il me fallut mourir.