Chapitre 8

Le lendemain, Anne m’accompagna sur le chemin de l’école. Elle était toute pimpante et enjouée et ne cessait de me questionner sur mon voyage, surtout après que j’aie mentionné mon escapade avec Viviane. Elle voulait savoir comment je la trouvais, ce que j’avais aimé en elle, ce que je préférais chez une femme, pourquoi je l’avais approchée, si j’allais la revoir, si j’allais lui écrire, étais-je amoureux? Elle n’arrêtait plus.

À la vérification de mes courriels ce jour-là, je remarquai un pourriel étrange. Je l’ouvris pour constater qu’il s’agissait de bêtes dessins animés provenant d’un site douteux. Le message était par contre loin de l’être et cela m’a fait sourire. Il y était question d’une petite fille rampant vers la bourse de sa mère accompagné d’une chanson comique qui disait : « I’m feeling nasty, mommy purse is callling me.» (Je me sens coquine, la bourse de maman m’appelle). Puis, on pouvait la voir la vider, fouiller dans le maquillage et s’en mettre partout, bref, le message véhiculait un malin plaisir à faire une chose interdite.

Je me demandai donc si Zoé était libre de faire ce que bon lui semblait, puis il me revînt en tête le soir où, à l’arrêt d’autobus, elle m’avait signifié une autre personne qui semblait m’empêcher d’agir. Je me demandais s’il y avait un lien, tout en me disant que je suis une personne relativement recommandable, sachant qu’il m’arrive d’être un élément d’incitation à une certaine débauche.

Les pourriels ont continué d’affluer à chaque jour, alimentant mon interrogation sur leur origine et, par leur contenu, la certitude d’une secrète admiratrice. Ils avaient presque tous la caractéristique d’être reliés au spirituel, tout en le caricaturant, ou à l’amour et à la rencontre de deux âmes sœurs. Ce sont ces pourriels qui firent germer l’idée du courriel à la source. Ce fut probablement l’erreur fatale de ma part pour charmer mam’selle Zoé, mais le résultat fut impensable et inattendu. Ce que pu lire mam’selle Zoé à partir de cet instant n’avait probablement plus aucun sens pour elle, mais je pouvais constater le résultat ailleurs.

Le lendemain, en me rendant à l’université, une demoiselle m’aborda. C’était une première et bien qu’inconfortable au début, j’appris à reconnaître certaines allusions à mon message à travers un langage du second degré. Je n’ai jamais réussi à maîtriser ce double langage mais pourtant, il y avait une interaction véritable et les allusions à notre relation se faisaient trop nombreuses pour y voir un hasard ou l’once d’une folie. L’énergie  que je ressentais lorsque j’étais en sa présence commençait à m’être familièrement distincte.

Lorsque je constatais qu’elle ne m’avait pas approché depuis plusieurs jours, j’écrivais à la source et le petit manège recommençait. Je n’ai jamais su si c’était parce que j’avais gardé une certaine considération auprès de mam’selle Zoé, mais chaque fois que j’écrivais à la source, je rencontrais Zoé dans les jours suivant.

Un soir, pourtant, alors que je m’étais rendu près de l’obélisque de la vieille ville pour méditer, je fus dérangé par une présence étrange mais familière…un peu trop même. J’ouvris les yeux et à l’orée du parc se trouvait un petit brin de femme, courte sur patte, portant une veste d’hiver grise, un bonnet de laine sur la tête et qui était là à m’observer. J’imagine qu’il devait être étrange de se promener la nuit venue près d’un parc, d’y voir quelqu’un assis en tailleur et d’entendre quelque chose ressemblant à un chant bouddhiste.

Je ne pouvais savoir de qui il s’agissait vraiment, mais nous sommes restés quelques instants à nous observer. Lorsqu’elle partit, je me levai pour la voir de plus près. La seule chose que je distinguai fut le style de ses bottes. Je continuai en sa direction et un coin de rue plus loin, elle avait déjà doublé la distance qui nous séparait. Je n’allais quand même pas me mettre à sa poursuite.

Je remis donc mon capuchon et après avoir déambulé dans le froid des fortifications, je me dirigeai vers l’autobus. Alors que je découvrais des girouettes surplombant le boulevard, je ressentis à nouveau cette présence. Elle était là, de l’autre côté de la rue, attendant son bus. Je voulu alors qu’elle puisse me voir à la lumière d’un peu plus près. Je remontai le boulevard vers l’affiche qui instruisait les touristes sur les girouettes des sept vents, puis, je retirai ma capuche. Je me tournai vers elle et nous nous sommes encore observés. Un autobus arriva et lorsqu’il repartit, le trottoir était désert.

Pendant mon retour, chahuté par les quelques arrêts, je ne pouvais cesser de penser que pour une fois, il s’agissait peut-être vraiment de mam’selle Zoé. J’étais un peu mal-à-l’aise de m’être fait surprendre dans ma méditation. C’est un côté secret de moi que je n’avais montré à personne. Est-ce la honte qui m’a fait cacher ma pratique pendant toutes ces années? Probablement parce que les personnes avec qui j’ai abordé la spiritualité par le passé m’ont regardé d’un œil réprobateur et inquiet.

Absorbé par ma nudité près de l’obélisque et par le fait que le hasard aurait pu nous faire rencontrer de nouveau, sans pourtant nous rapprocher, je manquai mon arrêt d’autobus et débarquai quelques stations plus loin. Le froid cinglant sur un visage souriant bêtement de m’être laissé absorbé par mes pensées pour une inconnue me rappelait l’irréalité de la situation. Ce bonnet de laine aurait pu être n’importe qui. Mais j’en étais moins certain pour les bottes. Arrivé à la maison, j’écrivis à la source pour lui faire part de ma rencontre et comment j’avais passé tout droit dans l’autobus. Avec le temps, et comme je n’avais aucune réponse, mes écrits à la source commencèrent à ressembler à des confessions. Autre erreur envers mam’selle Zoé, mais lui écrivais-je vraiment à elle?

Entre temps, j’avais beaucoup de plaisir à discuter avec Anne et il lui arrivait même de me confier ses problèmes avec les hommes. Mais les choses évoluaient inversement avec Mathieu. Je me sentais souvent piégé et jugé en sa compagnie. J’avais l’impression qu’il ne cessait de m’examiner et de se comparer à moi tout en me dévalorisant. Il avait une facilité à faire naître en moi des émotions que je croyais avoir dépassé et c’est avec peine que je refrénais mes réactions et mes commentaires.

Je ne comprenais pas pourquoi il agissait ainsi. Était-ce sa nature ou y prenait-il plaisir? Je ne cessais de me répéter que ce n’étais pas de sa faute, qu’il ne s’était pas encore trouvé, qu’il avait un besoin constant de se réaffirmer comme mâle dominant, comme si j’échappais constamment à son emprise et que, par la même occasion, j’ébranlais la confiance et la certitude de ce qu’il croyait être.

Je constatais pourtant qu’Anne ne semblait n’avoir aucun problème avec Mathieu. Je surpris même une conversation où il se vantait auprès d’elle d’avoir presque réussit à me faire sortir de mes gonds. Il ne sut jamais que j’étais dans ma chambre à cet instant, mais lorsque je sortis, je fis face à Anne et à son visage, je vis sa déception. Elle savait que je l’avais entendu être complice de Mathieu. J’imagine que comme avec moi, elle discutait avec Mathieu sans réellement prendre position, mais je me sentais néanmoins trahis.

Entre temps, j’avais toujours des sensations bizarres et une empathie anormalement sensible. Je commençais à raisonner différemment et je faisais des choix selon ces sensations. Par exemple, lorsque je rapportai nombre de bouteilles vides à l’épicerie du coin et que je demandai l’argent du retour, j’ai entrevu une lumière s’éteindre dans le regard de la dame qui me servait, suivi d’une sensation d’inquiétude et de frustration.

Submergé par mes sentiments sur le chemin du retour, je commençai à réfléchir sur la situation des propriétaires de la petite épicerie. C’était une famille asiatique avec un enfant et qui parlait peu le français. J’entrevis alors leur précarité et je me sentis coupable de ne pas avoir investi ces quelques dollars dans leur projet de vie. Arrivé à mon appartement, je regardai l’état de mes vivres et y retournai sur le champ. Je fis des achats pour un peu plus que la somme des bouteilles ramenés et le sourire des yeux de la dame me submergea d’un flot de bien-être. Je sortis du magasin et les larmes me montèrent aux yeux.

Lorsque j’arrivai à la maison avec mes achats, Anne venait d’entrer et me dis :

  • Ça sent bon! Tu as fait une bonne action toi, non?

Mais le choix de dépenser cet argent n’était pas logique. L’appartement me coûtait plus cher que prévu, noël arrivait et je voyais fondre mes réserves. Je n’ai jamais fait attention à mes transactions bancaires, mais je commençais à avoir des doutes sur mes dépenses et le solde de mon compte. J’avais un problème, et celui-ci était réel.

Un soir où Mathieu m’avait particulièrement énervé, je décidai d’aller me promener et j’allai jusqu’à la cité universitaire. Je n’arrivais pas à éteindre les émotions que Mathieu savait maintenant si bien attiser. J’eus l’idée d’aller à la banque pour vérifier mon solde et  à ma grande surprise, il me restait moins de cinq dollars. Je bouillais. Où cet argent était-il allé?

C’est alors que je sentis une main sur mon épaule. Ce fût comme si la pièce en entier avait implosé. Je ressentais tout et tout grésillait intensément. En me retournant, je vis que c’était Viviane mais il était trop tard. Je lui criai violemment de ne plus s’approcher de moi. Que depuis que je l’avais rencontrée, ma vie ne m’appartenait plus, que plus rien n’avait de logique et que je voulais ravoir ma vie. Je ne parlais pas vraiment à Viviane mais plutôt à Zoé. Elle prit peur et s’éclipsa.

Le retour à la maison fût difficile. J’avais l’impression de vibrer à une fréquence très rapide. Il me semblait qu’il n’y avait pas de séparation entre mon état intérieur et la stabilité de la réalité m’entourant. Cette fois, ce n’était pas la fluidité de la réalité mais plutôt un effet de grésillement. J’étais envahi par une émotion de puissance à l’état brut. Ma colère me débordait et à défaut de l’assouvir d’une façon physique, elle suintait de tout mon être d’une façon presque visible. Je sentais cette bulle d’inconfort qui m’enveloppait tel un soleil instable. Je ramenai ces mauvaises vibrations à la maison et m’enfermai dans ma chambre. Le lendemain, Anne m’évitait.

La fin de semaine passa et je dus m’imposer à Anne pour savoir pourquoi elle me fuyait. Son seul argument fût de me dire que nous étions devenus amis trop facilement et trop rapidement. Elle réalisait qu’en fait, elle ne me connaissait pas du tout et qu’elle voulait prendre ses distances. Cela me fît mal, très. Jamais je ne m’étais senti rejeté en amitié. Elle évoquait des raisons qui pour moi n’étaient valables qu’en relation amoureuse. Je me rendis à l’école l’âme en peine. Je pensai au cours de mam’selle Zoé et j’y trouvai un peu de réconfort. Mais cet aspect de mon bonheur allait lui aussi s’effriter.