Chapitre 3

Je ne sais pourquoi j’ai choisi cette ville. Je me mentirais si je disais que c’est seulement pour recommencer à neuf. Il y avait deux raisons : La première, fondamentale mais secondaire, est que j’avais rencontré une fille de cette ville et j’aspirais à la revoir. La seconde raison, la principale, est que la capitale est la ville où siège le gouvernement.

Au travers de mes lectures philosophiques, j’avais effleuré Rousseau, qui m’avait particulièrement plu à travers « Le contrat social ». C’est de cet ouvrage qu’est entrée en ma connaissance la notion de souveraineté. Bien que les citoyens se définissent comme un peuple souverain, cette notion, toute évidente me semblait-elle, devînt capitale par le biais de Rousseau en les termes de volonté souveraine. Était-ce envers cette volonté souveraine que je devais porter allégeance? Mais pour moi, elle dépassait de loin les murs de la cité. Cette volonté m’apparaissait comme un archétype du nous.

Il me faut ici distinguer la politique du politique. La politique est l’utilisation et la mise en scène à un niveau collectif de la notion du politique. Le politique, quant à lui, n’est que la dynamique du pouvoir. Deux personnes qui argumentent font du politique. La dialectique de l’argumentation est le visage du politique. C’est précisément l’échange et la possession temporaire du pouvoir, ce jeu où la pensée se confronte elle-même par le biais de deux individus pour parvenir à un accord, pour élaborer un raisonnement, pour prolonger l’interminable mouvement incongru de la progression de la volonté que le politique prend forme. Il est partout, en tout, il est l’effort que génère le mouvement dans sa quête d’équilibre et d’harmonie, dans sa quête de quiétude.

Généralement, pour l’humain, le politique est la dynamique de la réalisation par l’action de la pensée. Il m’était comme forme du mouvement, comme synonyme du souffle, comme dynamique du prâna en constant échange à travers la matière, qu’il s’effectue entre pierres et animaux ou entre arbres et humains,  l’énergie en tout se donnant à elle-même suivant des rythmes connus et inimaginables.

Mais il me fallait, pour cerner mon engagement, penser avant d’agir. Plus encore, pour penser mon action, il me fallait penser ma pensée. Sans pensée claire, comment justifier une action comme étant adéquate lorsqu’elle inclut l’autre dans ses conséquences? C’est ce que je tentais  de cerner depuis les dernières années. Me fallait-il  aussi penser le politique que je lus « Le prince » de Machiavel et ensuite, l’ouvrage qui réorienta ma carrière : « L’art de la guerre ».

Dans cet ouvrage, il est dit que le prince doit connaître le terrain de bataille sur lequel il livrera combat. Cette remarque me lança dans l’analyse du terrain sur lequel j’allais évoluer. Ainsi, encore, avant de penser ma pensée qui me permettrait d’y asseoir mon action, je devais savoir concrètement sur quel terrain s’actualiserait-elle.

Le terrain du pouvoir n’est certes plus composé de vallées et de montagnes où amasser ses gens pour marcher sur l’ennemi. Il faut plutôt marcher dans les esprits afin de les convaincre que l’avenue proposée se veut comme la solution au leg du devenir. Un coup d’état civique avait déjà eu lieu et le peuple avait fait élire ses représentants pour un réel changement ; mais est-ce que cette même génération pouvait encore réussir l’exploit avant de disparaître? Se pouvait-il que l’explosion démographique découlant de la dernière guerre donne lieu à un dernier assaut démocratique pour marquer définitivement le monde?

Je m’étais renseigné sur le siège du gouvernement et j’avais remarqué qu’il y avait un parc de statues tout autour du site. De grands hommes y étaient représentés et il y en avait un en particulier qui m’intéressait.  Dès mon arrivé, je me dirigeai vers l’endroit où trônait le bronze du grand homme. Il était tard, il faisait noir, il n’y avait pas de passant, que de rares voitures et un autobus de temps à autre. Je me suis approché et j’ai remarqué une plaque posée à ses pieds qui portait cette inscription :

« Il est un temps où le courage et l’audace tranquilles deviennent pour un peuple, aux moments clés de son existence, la seule forme de prudence convenable. S’il n’accepte pas alors le risque calculé des grandes étapes, il peut manquer sa carrière à tout jamais, exactement comme l’homme qui a peur de la vie. »

Ce fut le choc. Cette citation résonnait en moi comme un signe placé à mon intention car, je le savais, c’était moi l’homme qui avait peur de la vie. J’étais venu devant lui pour me confesser. Jamais je ne m’étais confessé, outre lors du sacrement.

Non pas que je n’ai point péché et ce n’était pas de mes erreurs dont je voulais l’entretenir mais de mes peurs, de mes aspirations, de ce rêve. Cette peur qui me retenait depuis maintenant ô combien d’années, ces années passées à calculer, à imaginer, à définir, à penser, à contempler, ces années avaient-elles été nécessaires? Avoir vu cette inscription voilà cinq ans, aurais-je fuis mon destin de la sorte, ou m’aurais-je armé de courage et aurais-je foncé?

Bien que je  n’aie pas réellement fuis, j’ai pris le chemin le plus long, celui qui m’a immanquablement conduit ici. Il fallait maintenant que je verbalise ce que je n’avais jamais dit. Que j’avoue sincèrement celui que je devais être, celui qui pouvait mener à terme un rêve démesuré qui dépassait sa propre personne. Cet homme plein de vertu, de courage et de sagesse, cet homme qui n’était pas moi, celui qui prendrait en main sa destinée et abandonnerait sa vie pour se donner corps et âme à sa quête, je n’étais pas cet homme. J’étais prudent plutôt que fonceur. Sans m’investir pleinement, je suivais ce sentier d’un pas réticent, le pas d’un homme étreint par le doute et du vertige qu’il suscite.

Je m’étais aménagé une voie de sortie, un sauf conduit qui me ramènerait vers la normalité, me permettant de me trouver un travail rémunérateur et de suppléer à mes besoins matériels. Je me voilais la vue depuis ces dernières années. J’avançais sur le chemin d’un homme que je n’étais pas. À quoi bon suivre ce chemin si je n’ai ce qu’il faut pour gravir la montagne qui le surplombe?

Mais voilà, mes pas m’ont mené au pied de cette ascension et de cette position, je ne voyais plus qu’elle. Je ne pouvais faire autrement. Elle m’appelait, guidait mes lectures,  inondait mes pensées, irradiait mon existence. Chaque pas fait en dehors du sentier était comme une perte de temps et un manque de sens, mais chaque pas fait sur le sentier était un fardeau à la fois lourd à vivre et léger pour l’âme.

Je me trouvais là, dans la nuit, devant une statue, cherchant l’absolution, entre le renoncement et le courage de continuer, empreint d’un sentiment ambigu entre être et avoir, ayant à l’esprit ce que je devais sacrifier pour l’un comme pour l’autre et dans les deux cas, le prix me semblait élevé.

Puis la peur me tenailla, me serra la gorge, et même à lui, pourtant inerte, je n’osai lui révéler mes espoirs et mes secrets. C’est dans un sentiment d’impuissance, d’humiliation et d’humilité que je retournai à ma voiture, pensant à ma journée du lendemain et à l’homme qui manque sa carrière parce qu’il a peur de la vie.