Pulsion et mort d’Éros

L’expérience de pensée énoncée dans Substraction pose le moi en relation de tension avec le monde. Mais qu’est-ce que cette tension? Selon le lexique du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL), nous obtenons plusieurs définitions.

Celle qui semble le plus apte à nous satisfaire va ainsi : « État psychique entraînant le besoin d’une détente ; pulsion ou tendance qui a besoin d’être satisfaite. »[1] Une seconde semble aussi importante: « Situation d’équilibre précaire, de désaccord dans des relations entre personnes, entre groupes de personnes, entre collectivités, entraînant des risques de conflit, de crise, de rupture. »[2] Cette dernière a l’avantage de nous rapprocher de l’expression commune de tensions politiques. Mais osons une dernière : Différence de potentiel existant entre les deux pôles d’un ensemble et se mesurant […] »[3]

Voici maintenant une synthèse de ces définitions pour parvenir à une définition fonctionnelle qui permettra une élaboration technique et une analyse des rapports de tensions.

Tension :  État psychique traduisant une mesure d’une différence de potentiel existant entre deux pôles d’une situation d’équilibre précaire dans les relations d’un ensemble entraînant des risques de conflits, de crise, de rupture et qui a besoin d’être satisfaite (d’être comblée).

À partir de cette définition, est-il possible d’explorer la dynamique des tensions du système psychique? D’élaborer une compréhension de la logique de la psyché4

La théorie freudienne énonce la dynamique suivante :

« Les faits qui nous font assigner au principe du plaisir un rôle dominant dans la vie psychique trouvent leur expression dans l’hypothèse d’après laquelle l’appareil psychique aurait une tendance à maintenir à un étiage[4] aussi bas que possible ou, tout au moins, à un niveau aussi constant que possible la quantité d’excitation qu’il contient. C’est le principe du plaisir formulé dans des termes un peu différents, car, si l’appareil psychique cherche à maintenir sa quantité d’excitation à un niveau aussi bas que possible, il en résulte que tout ce qui est susceptible d’augmenter cette quantité ne peut être éprouvé que comme anti-fonctionnel, c’est-à-dire comme une sensation désagréable. Le principe du plaisir se laisse ainsi déduire du principe de la constance ; en réalité, le principe de la constance lui-même nous a été révélé par les faits mêmes qui nous ont imposé le principe du plaisir. La discussion ultérieure nous montrera que la tendance de l’appareil psychique, dont il s’agit ici, représente un cas spécial du principe de Fechner, c’est-à-dire de la tendance à la stabilité à laquelle il rattache les sensations de plaisir et de déplaisir. »[5]

Freud place donc un principe du plaisir à l’oeuvre derrière ces variations de tensions du psychisme. Mais ce principe du plaisir est-il suffisant dans cette présente élaboration? Est-il utile voire même nécessaire?

L’hypothèse du principe du plaisir comme régissant l’activité psychique est considéré comme hautement indéterminé par Freud car il faut, pour la considérer comme valide, « déceler la nature de la relation entre plaisir-déplaisir et les variations dans les quantités d’excitations qui agissent sur la vie psychique. »[6]

Le problème lors de l’approfondissement de cette relation à partir de la définition fonctionnelle de la tension est que le seul terme qui entre en corrélation avec le principe du plaisir est la satisfaction. Lors de l’élaboration de la définition du plaisir et du déplaisir, la définition de satisfaction s’est imposée comme étant le fondement de la dynamique de l’appareil psychique non pas en rapport avec le plaisir ou le déplaisir, mais en l’absence de ceux-ci, c’est-à-dire à l’état d’équilibre. Car si le déplaisir est la perception d’un débalancement, il est donc une variation de la tension d’un système psychique normalement équilibré. Le plaisir est ainsi la tension qui compense ce débalancement et ramène l’état d’équilibre. Mais le plaisir n’est pas proprement cet équilibre.

Il n’y a aucun plaisir à l’état d’équilibre ; l’équilibre est simplement un état de non-manque, de non-déplaisir, de non-plaisir ; il s’agit d’une harmonie fonctionnelle, d’un état d’être de non-être du plaisir ou du déplaisir. Un état d’équilibre constant est un état où le déséquilibre ne s’actualise plus.

C’est ainsi qu’il me fallut abandonner l’idée que le principe du plaisir était le fondement de la dynamique du système psychique. Par contre, l’hypothèse que « tout mouvement psychophysique dépassant le seuil de la conscience est accompagné de plaisir pour autant qu’il se rapproche de la stabilité complète, au-delà d’une certaine limite […] »[7] apparaît comme valide puisqu’il est question du mouvement du déséquilibre vers la stabilité. De même que la formulation du principe du plaisir comme étant « une tendance de l’appareil psychique à maintenir à un étiage aussi bas que possible ou, tout au moins, à un niveau aussi constant que possible la quantité d’excitation qu’il contient »[8] traduit le plaisir en tendance, en mouvance, mais non en sa finalité qu’est la satisfaction par l’équilibre.

Il existe un terme bouddhique pour un tel état d’être; l’état de Samadhi. En termes négatifs, Samadhi signifie cessation des flux empoisonnés, cessation de l’expérience sensuelle, cessation de l’attachement et cessation de l’ignorance. L’absence complète de ces trois flux intentionnels est l’état de Samadhi, l’état d’équilibre, d’absence de tension au monde actualisée par une certaine position psychique. (Voir Freud et homéostasie.)

Cette position psychique qu’est le Samadhi fait face à ce que la psychanalyse appelle le principe de réalité. Il s’agit des conditions qui dictent la dynamique de la tension au monde. Le principe de réalité perturbe l’équilibre du psychisme en se proposant comme potentialité insatiable de différence de tension. Cette infini potentialité met en circulation le flux intentionnel en le maintenant dans une tension de déséquilibre permanent.

Il existe aussi un terme bouddhique pour cet ensemble de ce qui circule, pour cette tension qui ne cesse de se renouveler à l’être ; le Samsara.  Le principe de réalité étant les difficultés ayant leur source dans le monde extérieur s’apparente au Samsara en tant que motion pulsionnelle et en tant qu’action qui nait de cette tension au monde. Le principe de Samadhi équivaut à la satisfaction par la cessation du plaisir/déplaisir dans leurs variations pour être un état stable. Lorsque Freud mentionne que le principe de réalité contraint le principe du plaisir et laisse la tension telle, il contraint à poser des actions qui contiennent cette tension, à être cette tension et à assumer les conséquences de cette tension.

En d’autres termes, le principe de réalité est le Samsara qui s’oppose au Samadhi. Ces tensions circulent dans le système psycho-physique, ou encore dans le système Samapatti, terme sanskrit signifiant réalisation.

Mais la théorie freudienne pose son fondement dans la biologie. De même il est dit que

« d’après la théorie d’E. Hering, deux groupes de processus opposés se dérouleraient dans la substance vivante : processus de construction (assimilation) et processus de destruction (désassimilation). Devons-nous identifier avec ces deux orientations des processus vitaux les activités opposées de nos deux ordres d’instincts : instincts de vie et instincts de mort ? Mais il est une chose que nous ne pouvons nous dissimuler : c’est que, sans nous en apercevoir, nous nous sommes engagés dans les havres de la philosophie schopenhauerienne, d’après laquelle la mort serait le « résultat proprement dit » et, pour autant, le but de la vie, tandis que l’instinct sexuel représenterait l’incarnation de la volonté de vivre.

Ayons le courage de faire un pas de plus. D’après la manière de voir généralement admise, la réunion d’un grand nombre de cellules en une association vitale, autrement dit, la structure multicellulaire des organismes, constituerait un moyen destiné à prolonger la durée de leur vie. Chaque cellule sert à entretenir la vie des autres, et l’état cellulaire peut continuer à vivre, malgré la mort de telles ou telles cellules. Nous savons également que la copulation, la fusion momentanée de deux êtres unicellulaires, agit sur l’un et l’autre dans le sens de la conservation et du rajeunissement. Aussi pourrait-on essayer d’appliquer la théorie psychanalytique de la libido aux rapports des cellules entre elles en disant que les instincts sexuels et les instincts de vie, à l’œuvre dans chaque cellule, s’exercent sur les autres cellules, en neutralisant en partie leurs instincts de mort, c’est-à-dire les processus provoqués par ces instincts, et en les maintenant en vie; il s’agirait d’une action réciproque, en chaîne pour ainsi dire, certaines cellules pouvant pousser jusqu’au sacrifice d’elles-mêmes, l’exercice de cette fonction libidinale. […] C’est ainsi que la libido de nos instincts sexuels correspondrait à l’Eros des poètes et des philosophes, à l’Eros qui assure la cohésion de tout ce qui vit. »[9]

Mais qu’arriverait-il si l’union de deux cellules se produisait seulement lorsque la différence de potentiel est adéquate? L’on sait qu’il y a une différence de potentiel entre un spermatozoïde et un ovule et que seul le spermatozoïde générant le potentiel adéquat réussira à s’unir à l’ovule. « Chez l’oursin, où le phénomène a été particulièrement bien étudié, […] un spermatozoïde ne peut fusionner avec la membrane de l’oeuf que lorsqu’elle est à son potentiel de repos: -70mV. Dès qu’un spermatozoïde pénètre, une protéine de l’acrosome fait ouvrir les canaux ioniques de la membrane de l’oeuf et permet l’entrée de Na+. Or, l’entrée de Na+ dans l’oeuf, qui en contient peu comparativement au milieu marin dans lequel il baigne, élève le potentiel de 0 à +20mV. L’élévation de potentiel membranaire empêche d’autres spermatozoïdes de fusionner avec la membrane de l’oeuf.[10]

Ainsi, dire que la cellule a atteint sa phase de reproduction est l’équivalent de dire que la cellule possède le bon potentiel d’accouplement. La force d’Éros qui était responsable du phénomène de l’union est alors désuète et ce n’est plus la libido qui oriente le comportement instinctif mais le rapport de tension qui est entretenu avec l’environnement.

Le terme sanskrit Samapatti[11] signifie « adéquation à » « ajustement à » « connaissance sympathique et recueillie » « état d’unisson entre un sujet et un objet ». Son utilisation remplace le terme de l’Eros. Samapatti est donc un terme qui traduit la fonction d’unir tout en rejetant le principe du plaisir. L’union est ici déplacée de l’ombre du plaisir vers un ajustement de la tension au monde, soit d’un ajustement de l’entendement volitif du psychisme.

[1] CNRTL, http://www.cnrtl.fr/definition/tension

[2] Ibid

[3] Ibid

[4] Niveau, degré le plus bas de quelque chose.

[5] Ibid, p.9

[6] Freud Sigmund, Métapsychologie, Éditions Gallimard, 1968

[7] Freud, 1920

[8]Freud, 1920, p.9

[9] 1920, p.63

[10] http://mapageweb.umontreal.ca/cabanat/bio2460/Fecondation.html

[11] https://fr.wikipedia.org/wiki/Sam%C4%81patti