Pour une identité phénoménologique du journalisme

Résumé

La recherche sur le journalisme et sur sa forme identitaire se fait souvent à partir de son discours et de sa pratique. Elle tend à mettre de l’avant que les conditions entourant sa pratique tels que ses droits, sa liberté, une déontologie, son regroupement professionnel, les multiples supports qui permettent sa transmission, sont autant de constituants de sa forme identitaire et sont à même de fonder son ontologie. Toutes ces avenues tournent autour de la même idée, du même concept, et pourtant, aucune d’entre elles ne semblent parvenir en son centre et répondre promptement à la question : Qu’est-ce que le journalisme? Tentative ici pour une identité phénoménologique du journalisme.

 

Abstract

Research on journalism and its identity is often shaped from his speech and practice. It tends to put forward that the conditions surrounding the practice as their rights, their freedom, professional ethics, professional grouping, multiple way that allow its transmission, are all components of its identity form and are able to base an ontology. All these avenues revolve around the same idea, the same concept, and yet none of them seem to arrive at the center and promptly respond to the question: What is journalism? Attempt here to a phenomenal identity of journalism.

 

Pour une identité phénoménologique du journalisme

 

L’Art de la guerre, selon Machiavel, conduit le Prince à connaître tous les terrains sur lesquels celle-ci peut se pratiquer. Cette réflexion mise à jour conduit naturellement à englober le terrain du journalisme. Ô surprise de tout stratège de cet Art d’y constater un méandre. Ô tourment d’apprentis philosophe considérant alors tous les mots se terminant en « isme » comme concepts entiers, desquels découlent naturellement un eidétique spécifique.

L’existentialisme, le béhaviorisme, le constructivisme, le socialisme, des mots révélant des pensées identifiables, des ramifications claires, des auteurs et des façons de concevoir le monde, de l’appréhender, de l’interpréter, de le classifier. Mais le journalisme comme philosophie? Ô peine en l’âme du chercheur de n’y voir poindre là un idéel, de n’y voir qu’une pratique, de n’y voir qu’un terme se retournant sur son actualisation empirique pour trouver fondement à son anima.

Une philosophie du journalisme? Oui, peut-être. Mais le journalisme en tant que philosophie? Non. Rien ne pouvant sustenter la main d’une conscience cherchant le palpable toujours évanescent de ce journalisme. Rien d’unitaire, aucune idée claire sinon sa pratique, encore sa pratique, et le mode de sa pratique. Des formes du journalisme, des formes journalistiques, formalités et  formalisme, ici s’arrête le concevable. L’éclatement d’une forme sans forme, voici la perfidie qui ne laisse cette main sans repos.

Philosophie…amour de la sagesse. Journalisme et sagesse? Mais quelle est cette sagesse qui se cache derrière le journalisme? Quelle est cette volupté qui, ô coeur émérite, te prend ta vie et la fait battre d’un rythme qui n’est pas le tiens? Quel est cet écho que l’on entend jour après jour et qui se donne autant qu’il prend? Il est d’un tel qui ne meurt, il est d’un tel qui enveloppe, il est d’un tel qui ne meut. Où donc mène-t-il si l’oeil amoureux s’épars loin de la sagesse?

Les vagues, les tempêtes et l’écume de l’océan du réel font le journalisme. Les pratiques et leurs différentes actualisations témoignent de courants de fond, de mutations et d’adaptations de leur propre, mais aucune n’est à même de se révéler comme motivation. Certes, une raison instrumentale peut donner fondement aux pratiques, à l’action journalistique. Mais est-ce l’action qui fonde le journalisme? N’y a-t-il pas autre chose qui soutient cette action fondatrice? Et si tel est le cas, ô fondement, que tu ne sois trouvé afin que cette action se réclame de toi et qu’elle ne perde légitimité. Qu’elle émane d’un besoin qu’il lui soit conféré sa genèse.  Hélas, ce besoin s’échappe. Aussitôt saisit qu’il apparaît autre. Serait-il besoin d’information qu’il s’opposerait au besoin d’informer. Que cette dichotomie trouverait l’affirmative dans sa constitution économique qu’elle ne  semblerait en rien contribuable  à la motivation sous-jacente à l’action de la réalisation journalistique.
L’actualisation journalistique, voilà le phénomène diaphane  dont s’éprend cet entendement. Loin d’ici la profession, loin d’ici l’entreprise, loin d’ici ses pratiques ; que son actualisation. Différence entre actualisation journalistique et actualisation du journalisme? La première semble renvoyer à sa profession et la deuxième pourrait y receler une philosophie. Qu’il ne soit donc cherché l’objet de ce journalisme, afin d’y faire émerger sa subjectivité, car celle-ci se couvrant d’opacité lorsque la profession s’y mêle ne laisse qu’un paysage éclectique devant les regards probateurs. Qu’il ne soit donc non plus confondu objet et but du journalisme, évitant ainsi l’arrimage à sa pratique et les ramifications qui en découlent, et  que l’on évacue enfin le syllogisme du contenant afin de voir ainsi au-delà du contenu. Voir que l’objet du journalisme n’est en rien différent de celui de la philosophie, et mis à part le rythme, voir que  l’objet d’observation est le réel, et plus particulièrement ici la cité.

Voici ce qui t’appelles, Ô journalisme. Voici ce que tu partages, voici ce que l’on voit que tu vois. Mais voici, comment  fais-tu voir ces choses que l’on ne  voit? Comment puisses-tu  laisser voir sans te faire voir?

C’est ici l’irréductible dualité du journalisme : objectivité et subjectivité. Par quel processus discursif le journaliste s’efface n’est en rien fonction de la subjectivité même du journalisme. Le journalisme existe en tant que phénomène et de ce fait, il est. Qu’il se veuille objectif n’enlève en rien son fait subjectif comme phénomène. Mais pour déclarer sa subjectivité, bien que l’on puisse le concevoir comme autonome, il faut qu’il y ait un « Je » qui s’en réclame. Ce « Je » est un individu, un citoyen. Ce « Je » citoyen se prend lui-même comme objet sans pour autant constituer cet objet. Ce « Je » qui s’actualise comme journaliste est le citoyen silencieux le plus volubile. Sans opinion lorsque consulté, il connaît toutes les facettes de la cité. Il fait de sa citoyenneté une profession en s’engageant au même titre que l’acteur politique. Si le Roi de France avait pu déclarer « JE suis l’État », le journalisme pourrait avoir la prétention de déclarer : « JE suis la cité ». Mais non, il n’est qu’un regard, qu’un témoin de l’action de cette cité.

Mais ce « Je » ne peux disparaître devant une prétention à l’objectivité, sous peine d’être caduque durant l’actualisation journalistique. Car si l’actualisation du journalisme est objective, où résiderait donc sa subjectivité? Si le journalisme n’a pas de subjectivité, il n’est pas. Mais le phénomène du journalisme existe, sa subjectivité existe donc. En quoi se concède-t-elle?

Loin est ici de dénier le « je pense, donc je suis », simplement qu’il s’avérerait plus juste de l’exprimer originairement comme « je pense, donc nous est. Et comme nous est, je suis. » L’objet du journalisme est en partie ici révélé. Il est ce « nous » qui compose la cité. Mais ici commence aussi le floue qui caractérise sa subjectivité. Pour le citoyen, la cité ne se révèle dans son ensemble que par le journalisme. Lorsque le citoyen participe par une actualisation passive en faisant un certain suivi des mouvances de la cité, il contribue à sa propre extension citoyenne et boucle cette action citoyenne à laquelle le journalisme participe. Les informations qu’il consulte convergent toutes vers le même objet : nous.

Le journalisme parle de ce « nous », d’un nous donné, et en restreignant les contingences, il exprime un nous identitaire. De ce fait, le journalisme parle de la cité au citoyen, qui lui, y voit sa propre actualisation identitaire et en prend état en tant qu’objet du journalisme. La subjectivité du journalisme est donc confondue avec son objet puisque, du point de vue du citoyen, le phénomène est constaté comme un tout dont le contenant et le contenu ne font qu’un. Le phénomène du journalisme ne se révèle pas au citoyen en tant que pratique mais en tant que ce qu’il actualise : la cité.

Du point de vue du phénomène, donc, le journalisme est un « nous ». Sans dire qu’il est la conscience de la cité, il porte cette dernière à la conscience du citoyen ; il est l’intersubjectivité de la cité. Il n’est pas cette cité, pas plus qu’il n’est le citoyen, il n’est ni un nous dans l’action, telle l’identité politique, ni dans un partage au sens économique, pas plus qu’il n’est territorial ou culturel. Il ne pense pour personne tout en actualisant une pensée et pour tenter de parvenir à sa forme, son eidos, il est intéressant de considérer sa subjectivité de manière phénoménologique.

Le journalisme et la phénoménologie ont ceci en commun : L’épochè. C’est « cette abstention universelle de toute prise de position à l’égard du monde objectif »[1]. C’est cette mise en suspend du jugement de la subjectivité face à un objet d’observation pour rendre compte de son existence en tant que phénomène de manière à ne pas faire interférer sa subjectivité dans l’analyse et le partage de cet objet qui fait  du journalisme ce qu’il est. Mais s’il est ici question de subjectivité du journalisme et non pas de subjectivité du journaliste, s’il est une identité dont doit se revendiquer le journalisme, il n’y a d’autre que celle même du journaliste. C’est donc  de l’identité du journaliste type et son fondement en tant qu’actualisation professionnelle que devrait poindre  une identité phénoménologique du journalisme.

Mais qu’est-ce qui fonde l’identité du journaliste type? Si nous tentons de parvenir à l’identité du journalisme par les modes de pratique de sa profession, « nous observons dans chaque cas la même chose ; il s’agit de l’unité d’une diversité de modes d’apparition constamment changeant, de leurs perspectives particulières, de leurs différences propres à l’ici et au là-bas subjectif (discursif). Si nous regardons directement, [le journalisme] est, [pour le citoyen], toujours identique et immuable, mais si nous nous référons aux modes d’apparition, nous remarquons [qu’il] n’est rien d’autre – ni autrement pensable – que ce qui se présente tantôt sous telles nuances, tantôt sous telles autres. Jamais l’unité n’est autre qu’une unité à partir de la présentation qui est présentation de la manière dont se présente [lui-même le journalisme]. Le cogitatum n’est possible qu’à travers les modalités spécifiques du cogito, »[2] et « tout cogito recèle ce qu’il vise, son cogitatum. »[3] Dire que l’identité du journalisme se caractérise par sa pratique n’est que montrer sa forme existentialiste d’être au monde ; l’être par le faire. Elle n’est en rien contributoire à son existence en tant que phénomène et ne révèle en rien l’intentionnalité qui fonde ce faire.

Mais voici la tautologie qu’amène le mésocogito qu’est le « nous est ». L’une des modalités spécifiques du mésocogito n’est pas l’absence de subjectivité, mais l’absence de son ego. L’être qui apparaît grâce au mésocogito n’est pas originairement celui de l’ego, mais celui du nous, celui de l’intersubjectivité. C’est d’abord par elle que se fonde l’ego, par sa double validité émanant de deux subjectivités qui la fonde en tant que subjectivité d’apparence péremptoire, du fait de la présence du cogito cartésien. Sa péremption tient du fait que sa volonté ne semble prendre forme autonome dans aucune actualisation spécifique. Elle semble sporadique et dépend des éléments qu’elle vise en tant que potentiel à rejoindre une pluralité de subjectivité. Elle n’a aucune individualité propre puisqu’elle est ontologiquement le moment où les subjectivités se saisissent en tant que dépouillement égoïque. Mais voilà, le journalisme entre pleinement dans cette catégorisation ontologique, ce qui se traduit par une individualité existante, par une actualisation autonome dont l’existence éphémère portant pérenne se veut justement dénué du jugement de la subjectivité.

Mais l’opération de l’épochè n’enlève en rien l’expérience et la perception subjective du journaliste. Même si la profession ne souhaite qu’une actualisation des faits, que les faits, pour les faits, par les faits, n’en reste pas moins une intentionnalité se constituant comme authenticité. Et c’est par ce fait que certain refuse le caractère objectif au journalisme.

C’est cette authenticité, non pas professionnelle, mais première, celle-là même qui fût à l’origine du choix d’une réalisation de l’être de s’actualiser en journaliste, celle qui serait à même de fonder l’action qui légitime le journalisme, celle qui, par une étrange révélation, porte la volonté d’agir à se choisir cet endroit de la cité à partir duquel elle actualisera son intention première, intention qui fonde l’action, intention qui fonde l’être, intention qui oriente et balise l’actualisation d’une subjectivité jusqu’à son terme, intention d’une minute, intention d’une vie, c’est cette authenticité qui fonde l’action journalistique.

Si l’irréductible subjectivité du journalisme est le phénomène d’un dépouillement égoïque, la volition de cette subjectivité devrait se faire instrument d’un seul maître. En faisant une combinaison de Jung et de Schopenhauer, il est possible de postuler que si, d’une part, un archétype est en mesure de structurer la psyché et que, d’autre part, la volonté peut s’actualiser en tant qu’espèce mue par un impératif de reproduction,  l’hypothèse que cette volonté puisse actualiser un impératif de vérité comme étant l’archétype structurant et organisant le fondement de son activité principale est recevable.

Il n’est pas question ici d’entrer dans une phénoménologie des valeurs, mais l’histoire de l’émergence du journalisme montre bien sa propension à vouloir faire connaître les réalités de la cité. Cette manifestation tourne autour d’une valeur ; c’est « l’axiophanie » du journalisme. Le terme « axiophanie » du grec axia ou axios, « valeur, qualité » et phainein, « révélé » dont le sens est « manifestation d’une valeur » est inspiré du terme « hiérophanie » des sciences des religions qui se traduit par « manifestation du sacré ».

L’identité phénoménologique du journalisme se fonde donc sur une axiophanie qui motive et sous-tend l’intentionnalité et l’action journalistique tout en situant sa subjectivité en dehors de l’ego puisque ordonnée à partir d’une ontologie du journalisme fonction du mésocogito.

À savoir quelles sont les conséquence d’une identité phénoménologique du journalisme pour un Prince dans sa connaissance de l’Art de la guerre, probablement d’entretenir l’idée potentielle d’y construire une existence sur une axiophanie partagée, formant ainsi un modèle d’identification citoyenne affirmant une base sociétale fondée sur les modes différés de cette axiophanie, car pour citer Le contrat social de Rousseau : « […] (la loi) la plus importante de toutes, qui ne se grave ni sur le marbre, ni sur l’airain, mais dans les cœurs des citoyens ; qui fait la véritable constitution de l’État ; qui prend tous les Jours de nouvelles forces ; qui, lorsque les autres lois vieillissent ou s’éteignent, les ranime ou les supplée, conserve un peuple dans l’esprit de son institution, et substitue insensiblement la force de l’habitude à celle de l’autorité. Je parle des mœurs, des coutumes, et surtout de l’opinion ; partie inconnue à nos politiques, mais de laquelle dépend le succès de toutes les autres ; partie dont le grand législateur s’occupe en secret, tandis qu’il paraît se borner à des règlements particuliers, qui ne sont que le cintre de la voûte, dont les mœurs, plus lentes à naître, forment enfin l’inébranlable clef. »

 

[1] Husserl Edmund, Méditation cartésiennes et Les Conférences de Paris, Presse Universitaire de France, 2007, p.7

[2] ibid p.16

[3] ibid p.12